Eléments de comparaison des politiques de défense sud-américaines et européennes : le rêve de Simon Bolivar confronté à l’actualité politique

Par Jean-René Garcia

Professeur des universités associé en droit public

Université de Paris 13 – Nord – Sorbonne Paris Cité

Cet article a été publié dans l'ouvrage « L’Autonomie stratégique de l’Union Européenne : publié aux Editions Larcier en 2015

 

 

« Pourquoi me tuez-vous ? Eh quoi ! Ne demeurez-vous pas de l’autre côté de l’eau ? Mon ami, si vous demeuriez de ce côté, je serais un assassin et cela serait injuste de vous tuer de la sorte, mais puisque vous demeurez de l’autre côté, je suis un brave, et cela est juste »[1].

 

Blaise Pascal

 

Dès les débuts de l’indépendance et lorsque les constituants latino-américains furent amenés à inventer les nouvelles Chartes du continent, la question de l’armée constituait déjà un élément fondamental du nouvel ordonnancement politique[2]. Simon Bolivar, en 1826, énonçait ainsi les termes de la dialectique qui allait occuper l’ensemble de l’Amérique depuis sa création jusqu’à nos jours : « L’Armée est chargée de garder la frontière. Dieu nous protège qu’elle retourne ses armes contre les citoyens »[3].

 

Or, il est vrai que l’on constate un paradoxe en Amérique latine. Peu de guerres de grande ampleur jalonnent l’histoire de ce continent des XIXe et XXe siècles, excepté la guerre de la triple alliance de 1865, la guerre du Pacifique de 1879 et la guerre du Chaco de 1832. Il faut bien sûr ajouter les multiples guerres que livra le Mexique avec les États-Unis (et la France sous Napoléon III en 1861). Mais, dans l’ensemble, les conflits armés qui sévirent en Amérique latine se déroulèrent à l’intérieur des États opposant guérillas et mouvements populaires aux dictatures militaires[4]. Ce sont donc essentiellement les processus de transition et consolidation démocratique des années 1980 et 1990 qui permirent de redéfinir le rôle de l’armée sur le continent latino-américain [5]. Retirées du champ politique, les forces armées ont, dans la plupart des cas, respecté les normes démocratiques et soutenu les présidents démocratiquement élus. Comme le dit Hubert Gourdon : « On peut citer une pacification idéologique de ces sociétés dont les intellectuels, dessaisis par l’histoire d’un marxisme autrefois érigé soit en utopie soit en mythes propagateurs de violence, se sont semble-t-il, convertis à une perception pluraliste de la politique identifiée à la démocratie. Un deuxième argument à l’appui de ce retrait des militaires évoque la conversion des États-Unis qui firent le choix de confier exclusivement au jeu aléatoire de ce pluralisme les impératifs de leur géopolitique impériale »[6].

 

Mais, à partir des années 2000, les choses vont évoluer et l’armée va acquérir un nouveau rôle stratégique. En effet, la forte croissance économique de cette période, l’arrivée de leaders politiques charismatiques comme Evo Morales, Hugo Chavez, Rafael Correa, Lula Da Silva, Dilma Roussef, Alvaro Uribe, Manuel Dos Santos, aux options politiques bien tranchées et bénéficiant d’un fort soutien populaire[7] et une fois évacuée « l’ombre des dictatures » pour reprendre l’expression d’Alain Rouquié[8], l’armée va de nouveau investir le champ des politiques gouvernementales. Ainsi, la bonne tenue de l’économie, les nouvelles idéologies « anti-impérialistes » des nouveaux gouvernements à tendance « révolutionnaire » comme au Venezuela, en Bolivie, ou en Equateur, la lutte contre la guérilla des FARCS en Colombie menée par les présidents Alvaro Uribe et Manuel Dos Santos, la volonté du Brésil, leader parmi les pays émergents d’occuper une place géopolitique importante[9] vont devenir des éléments fondamentaux pour l’analyse des politiques publiques de défense de ces pays-là. On peut ajouter à ces facteurs le rôle, plus ou moins reconnu selon les pays, des militaires dans la lutte contre le narcotrafic. Cette nouvelle configuration des forces armées va donc permettre de financer à nouveau leur modernisation et redéfinir leur positionnement dans la sphère civile.

 

L’armée se réarme en Amérique latine ! Des budgets de plus en plus conséquents sont consacrés dans presque tous les pays du continent à l’armement, indépendamment, semble-t-il, de menaces réelles de conflits armés transfrontaliers. De surcroît, depuis les années 1990, la problématique de l’intégration régionale est devenue l’un des axes fondamentaux des politiques étatiques sur le continent comme le démontre l’apparition de nombreuses organisations régionales, (Mercosur, Pacte Andin, CAN, Alena, Unasur…) [10]. Or, certaines de ces organisations régionales, et notamment l’Union des Nations de l’Amérique du Sud (UNASUR), ont prévu dans leurs statuts une collaboration militaire plus étroite dont l’un des buts avoués réside dans la création d’un véritable espace de défense militaire du continent. Cette nouvelle donne stratégique pose donc des questions. En fait, les pays latino-américains regardent de plus en plus du côté du vieux continent afin de construire une intégration régionale plus élaborée, s’inspirant dans une certaine mesure de l’Union européenne (UE).

 

En effet, le réarmement de l’Amérique latine de ces dernières années a d’abord posé la question d’une éventuelle course aux armements sur le continent[11]. L’achat massif d’armements modernes, l’augmentation des budgets militaires ont suscité de nombreuses interprétations de ce phénomène nouveau. On peut définir la course aux armements comme un processus évolutif lorsque deux ou plusieurs pays d’une même région se réarment parallèlement en vue d’une menace d’une éventuelle attaque du voisin[12]. Cette définition géopolitique ne semble pourtant pas convenir à l’analyse du réarmement latino-américain.

 

Cette « menace éventuelle de l’État voisin », qui avait donné lieu, dans une certaine mesure, à une course aux armements nucléaires, concernait essentiellement l’Argentine et le Brésil des années 1990. Mais les deux pays ayant finalement renoncé, par les accords bilatéraux de 1991[13], à l’acquisition de l’arme nucléaire, le cycle de la « course aux armements nucléaires » semblait alors se clore dans la région[14]. Certes, les conflits entre nations sont toujours possibles et l’incursion de l’armée colombienne dans le territoire équatorien au cours de l’année 2008 avec « l’opération Phénix » afin de combattre les bases militaires de retraite des FARCS, qui s’était soldée par la mort du n° 2 des FARC, Raul Reyes, suscitant toute une série de tensions entre l’Equateur, la Colombie et le Venezuela, démontre que les conflits armés interétatiques sont toujours possibles. Mais, même dans des situations extrêmes, les pourparlers entre les différents acteurs du conflit avaient fini par aboutir à une solution pacifique qui ne déboucha pas sur un conflit interétatique entre ces trois pays, la crise se résolvant quelques mois après par des pourparlers diplomatiques dont une partie fut réalisée au sein de l’UNASUR.

 

Le réarmement massif en « armes lourdes »[15] des pays du continent latino-américain ne semble donc pas correspondre à la perception de menaces réciproques. Elle obéit, semble-t-il, à d’autres stratégies. En effet, postuler que les achats d’armes du Brésil sont effectués afin de contrer une possible attaque militaire de l’Argentine ne semble pas réaliste. De même, imaginer que le Chili se réarme afin de faire face à une éventuelle invasion de l’immense armée brésilienne laisse là aussi perplexe. On ne peut donc soutenir légitimement que les pays latino-américains se réarment dans un souci d’une menace d’invasion ou d’attaque militaire de leurs voisins.

 

Dès lors, quelles sont les raisons à la base de ce réarmement militaire ? Les réponses sont multiples. Des États comme le Chili estiment que leur réarmement relève désormais d’un processus de modernisation classique de leur appareil militaire. Les forces armées considèrent que le pays étant revenu à une démocratie consolidée, le temps est venu de moderniser leurs équipements obsolètes qui jusqu’à présent avaient été laissés en friche par les gouvernements civils pour des raisons essentiellement idéologiques. On se souvient que lors du coup d’État militaire du Général Pinochet en 1973, le palais présidentiel dans lequel s’était réfugié le Président Allende avait été attaqué et bombardé par des avions militaires chiliens. La démocratie chilienne ayant retrouvé un fonctionnement normal, la question de la modernisation de l’armement n’est plus alors une question politique mais redevient un élément de la définition d’une politique de défense nationale.

 

D’autres raisons économiques peuvent venir à l’appui du réarmement militaire latino-américain. L’embellie économique de la région, l’essor de l’exportation des matières premières sont des éléments de nature à expliquer les dépenses massives des gouvernements nationaux dans l’équipement militaire[16]. De plus, on ne peut nier, surtout dans le cas du Brésil, la volonté des entreprises nationales productrices d’armes d’accroître leur part de marché dans l’exportation de la production sur le marché régional.

 

Mais le réarmement militaire latino-américain et surtout sud-américain s’explique aussi, et c’est peut-être là une de ses raisons principales, par la construction d’un projet de défense continentale et la création de l’UNASUR[17]. Cette union permettrait, comme dans le cas de la défense européenne, d’entrevoir une possibilité de réarmement des États sud-américains dans le but d’une harmonisation de leur politique militaire et de la création d’une défense continentale. Les références latino-américaines au modèle d’intégration européenne sont légion. Malgré les problèmes actuels que subit le continent, les réalisations concrètes de l’intégration de l’UE inspirent encore les décideurs politiques latino-américains[18]. L’idée (ou le prétexte) annoncé par les décideurs politiques des pays d’Amérique du Sud résiderait donc dans l’idée que l’UNASUR, ainsi que les autres instruments de coopération régionale, rendraient impossible les confrontations armées entre les États de la région. En fait, pour les tenants de cette théorie, il suffirait d’effectuer une comparaison entre la construction des politiques de défense continentale de l’UE dans laquelle l’achat d’armements nouveaux par un pays n’est pas vu comme une menace contre les autres pays de l’UE ou comme une course aux armements.

 

On peut alors véritablement se demander quelles sont les raisons du réarmement latino-américain ou plutôt du réarmement des pays de l’Amérique du Sud [19] ? Correspond-il réellement à la construction du vieux rêve de Simon Bolivar de créer une seule nation pour l’Amérique latine et qui passerait par l’étape de la construction d’une défense continentale à l’image de celle de l’UE ? Ou les raisons de ce réarmement ne résideraient-elles pas dans d’autres éléments propres aux politiques de défense nationales des pays de la région ?

 

Afin, d’effectuer une comparaison des politiques de défense continentale de l’Amérique du Sud et de l’UE, il s’agira donc d’analyser les nouvelles configurations des armées en Amérique du Sud en période démocratique (I). Puis nous verrons l’évolution du processus d’intégration militaire en Amérique du Sud au travers de la création de l’UNASUR et ses différences avec la défense de l’UE (II).

 

 

I. LA NOUVELLE CONFIGURATION DES FORCES ARMÉES

EN AMÉRIQUE DU SUD

 

            A partir du retour à la démocratie des pays d’Amérique latine, dans les années 1980, les forces armées vont devoir redéfinir leur rôle dans la société et quitter la sphère politique. Il s’agit là d’une évolution majeure qu’il convient analyser (A) afin de mieux appréhender les divergences des doctrines militaires européenne et latino-américaine en matière de défense continentale (B)

 

 

A : L’évolution du rôle des forces armées latino-américaines en période démocratique

 

Les processus de transition des années 1980, puis de consolidation démocratique des années 1990, ont permis de redéfinir le rôle de l’armée sur le continent latino-américain. Comme nous l’avons évoqué, retirées du champ politique, les forces armées ont, dans la plupart des cas, respecté les normes démocratiques et soutenu les présidents élus lors d’élections libres. Les guérillas, excepté en Colombie, vont, elles aussi, peu à peu disparaître[20]. Le début des années 1980 fut donc marqué sur le continent latino-américain par le passage progressif de nombreuses dictatures militaires à la démocratie [21].

 

Dans les années 1970, les régimes militaires produisaient l'illusion du « miracle économique » par le recours notamment à la dette extérieure. Or, ce système déstructurant mit rapidement en évidence l’échec économique des régimes dictatoriaux. Les militaires, qui avaient annoncé qu'ils n'étaient au pouvoir que pour une période déterminée, afin d'assurer le retour à une « vraie démocratie » avec des élections libres, virent ainsi peu à peu leur pouvoir contesté. Dès lors, les régimes politiques latino-américains entrèrent, à la fin des années 1970, dans un processus de transition démocratique. La chute des régimes militaires était donc essentiellement due à une perte de confiance en les militaires au pouvoir qui n'arrivaient plus à gérer la crise économique. Dans ce contexte, la transition démocratique devint peu à peu une possibilité envisageable par les acteurs politiques latino-américains. Les militaires se trouvèrent ainsi dans l'obligation d'entamer des négociations pour le retour à la démocratie dans leur pays et, selon l’expression d’Olivier Dabène, « telle une vague submergeant le continent, la démocratie s'installa dans treize pays d'Amérique latine entre 1979 et 1990 n'épargnant guère que Cuba ou le Mexique » [22].

 

C’est à cette époque, avec notamment les conclusions de la « Commission Kissinger », que la démocratie fut considérée à nouveau comme le meilleur moyen d’assurer une croissance économique dans les pays latino-américains. Ainsi, la consolidation démocratique fut considérée comme le moyen privilégié permettant d’assurer ce que l’on a appelé « la gouvernabilité de ces pays ». Ce changement de politique des États-Unis érigeait la démocratie et son corollaire le libéralisme comme une garantie essentielle contre la menace « communiste »[23]. Cela incitait ainsi les forces armées à se retirer du champ politique. Pendant 20 ans, depuis le processus de transition démocratique des années 1980, l’armée va donc rester dans ses casernes. La décision de l’Argentine et du Brésil de renoncer à l’acquisition de l’arme nucléaire, la relative pacification à propos des conflits frontaliers ainsi que la volonté des forces armées à la fois de redorer leur image et de ne plus intervenir dans les processus politiques y compris en raison des lois « d’amnistie post-transition démocratique » ont pu permettre le retrait de l’armée des débats politiques[24].

 

Certes, si les conflits interétatiques semblaient peu à peu disparaître du spectre politique de l’Amérique du Sud, il y avait encore à l’intérieur des États des confrontations impliquant les forces armées. On ne peut oublier le conflit entre les FARCS, les paramilitaires et le Gouvernement colombien ainsi que le conflit entre l’armée et les forces de police en Bolivie en 2001 qui dériva en affrontements meurtriers (plus de 60 morts) [25]. Ces cas de conflits intérieurs parfois déstabilisants pour les gouvernements trouvaient leurs origines dans des luttes politiques internes.

 

Dans ce contexte et en pleine expansion économique à partir des années 2000, la définition du rôle de l’armée fut à nouveau à l’ordre du jour des agendas politiques des gouvernements latino-américains. En fait, l’Amérique latine dut répondre à trois questions fondamentales sur le rôle de son armée. Fallait-il moderniser l’armement devenu obsolète des forces armées ? Cette modernisation de l’armement n’allait-elle pas conduire à une course aux armements dans les pays du continent ? Fallait-il renforcer le processus d’intégration régionale par la constitution d’une défense continentale ? Il s’agit d’analyser les réponses que donnèrent les gouvernements des pays de l’Amérique du Sud à ces questions.

 

 

B : Défense européenne et défense sud-américaine :

une doctrine militaire divergente

 

Afin de tenter de répondre aux questions que nous venons d’évoquer, il convient de revenir sur le contexte géopolitique des années 2000 et notamment  sur ce que l’on a appelé l’ère Bush. Après le « 11 septembre », le Gouvernement Bush théorisa une nouvelle doctrine militaire. Cette doctrine, appelée « la nouvelle Triade », prônait essentiellement des investissements massifs en matière de lancement de missiles à grande portée. De plus, la défense militaire devait essentiellement être assurée par des missiles et les armes nucléaires devaient faire l’objet d’une nouvelle modernisation[26].

 

Cette nouvelle doctrine militaire, qui ne concernait pas en tant que telle l’Amérique latine, eut portant pour effet de revitaliser les entreprises privées d’armements en leur ouvrant de nouveaux marchés. Par ailleurs, l’administration Bush s’entoura de conseillers chargés d’élaborer le concept de « guerre préemptive » et dont le substrat théorique résidait dans une conception nouvelle de la puissance de l’État. La puissance de l’Amérique n’était plus issue d’un pouvoir de dissuasion ou d’une politique « d’endiguement » qui l’avaient par exemple incitée durant la guerre froide à certaines interventions militaires directes dans des pays pouvant basculer dans le camp communiste comme lors de l’invasion de l’île de la Grenade en 1983 par le Président Reagan. En effet, la nouvelle doctrine militaire des États-Unis prônait, dorénavant, l’intervention réelle et directe des forces armées réalisée indépendamment de l’ONU sur des pays à « menace potentielle » avant que ne se déclare un conflit avec leur pays. C’est d’ailleurs cette politique qui fut appliquée notamment à l’occasion de la guerre d’Irak.

 

Il est clair que cette nouvelle doctrine militaire changea les paradigmes de défense dans les pays du continent. Certes, l’achat d’armements a toujours été considéré comme un déterminant de la force pour un pays en pleine croissance et s’est converti en l’un des éléments symboliques de la puissance. Mais, au-delà de cette théorie, la doctrine militaire latino-américaine changea radicalement dans les années 2000 à l’instar de celle des États-Unis. Dégagées des idéologies qui faisaient des forces armées des « acteurs dangereux » pour le système démocratique, pénétrées par une nouvelle « théorie de la guerre préemptive » des États-Unis, les forces armées des pays latino-américains vont alors demander à leurs gouvernements  démocratiquement élus, dans le cadre d’un marché d’armes en pleine expansion, d’investir dans l’achat d’armements. Ainsi, les dépenses militaires des années 2000 des pays d’Amérique latine vont représenter le double de celles de la décennie des années 1990.

 

Du point de vue strictement stratégique, les pays d’Amérique du Sud ont donc construit des doctrines militaires nationales allant à l’appui de ces achats massifs d’armements. Devenu le pays émergent par excellence de l’Amérique du Sud, le Brésil put arguer que ses richesses naturelles lui imposaient d’organiser une armée moderne avec des capacités réelles de défense de son territoire qui nécessitait des investissements massifs en matière d’armements. Le Chili fit prévaloir sa théorie de la « mer présentielle » qui rendrait ce pays responsable en raison de sa géographie particulière d’organiser une armée capable de défendre son territoire côtier mais pouvant se projeter au-delà des eaux maritimes nationales pour défendre l’ensemble du continent. Dans une autre mesure, le Gouvernement colombien confronté aux FARCS soulignait l’impérieuse nécessité de structurer une armée moderne à même de lutter contre la « subversion » menée par la guérilla. Le problème était différent au Venezuela où le processus de réarmement était essentiellement dû au nouveau rôle idéologique attribué pendant la période Chavez aux forces armées devenues un instrument de lutte contre « l’impérialisme » et non plus seulement une institution chargée de la défense du territoire. Par ailleurs, toutes les armées ou presque des pays du continent latino-américain ont eu un rôle plus ou moins important dans la lutte contre le narcotrafic endémique constituant là aussi un argument propice au réarmement de l’Amérique latine.

 

Quels que fussent les arguments avancés par les différents gouvernements nationaux, ceux-ci s’appuyaient aussi sur la nécessité d’organiser une défense continentale. Le réarmement des pays d’Amérique du Sud se fit depuis la création de l’UNASUR dans un cadre normatif légal et dans une soi-disant transparence imposée par les institutions de l’organisation internationale à l’image de la construction  de la défense de l’UE dont le réarmement des pays membres ne suscitait pas d’inquiétude d’émergence possibles de conflits frontaliers.

 

Cependant, il existe des différences entre les processus de collaboration en matière de défense de l’UE et la « jeune » UNASUR dont la doctrine de la défense continente ne semble pas encore totalement fixée et dont le leadership politique de certains pays de la région entrave l’efficacité du fonctionnement de cette organisation régionale de défense. Ainsi, il convient d’analyser maintenant les processus d’intégration militaire de l’Amérique du Sud et ses différences avec la défense continentale constituée par l’UE.

 

 

II. LE PROJET D'INTÉGRATION MILITAIRE DE L’AMÉRIQUE DU SUD ET SES DIFFÉRENCES AVEC L’UNION EUROPÉENNE

 

Cela fait déjà de nombreuses années que l’Amérique du Sud à elle aussi « pensé » son intégration régionale et tenté d’instaurer certains traités permettant d’y parvenir. Le plus abouti semble aujourd’hui celui de l’UNASUR et sa tentative de création d’une politique commune de défense continentale (A). Pourtant, malgré les progrès considérables réalisés dans ce domaine, il semblerait que la sous-région soit toujours confrontée à une « fragmentation du concept de défense nationale et de sécurité intérieure » (B).

 

 

A : Les tentatives de création d’une politique commune de défense par l’UNASUR

et le Conseil de défense sud-américain

 

Le projet d'intégration militaire ou plutôt de tentative d'édification d'une politique de défense commune de l'Amérique du Sud va véritablement émerger avec la création de l'UNASUR en 2008. Cette organisation, dont les prémices remontent aux déclarations de Guayaquil de 2002 et Cuzco de 2004, est en fait un traité instituant une véritable organisation intergouvernementale avec pour objectif de renforcer le processus d’intégration de l’Amérique du Sud. La méthode employée par le traité de l’UNASUR s’inspire fortement de la logique d’intégration de l’UE. Il suffit de rappeler que l’objectif principal du traité constitutionnel de l’UNASUR signé le 23 mai 2008 à Brasilia  est de « construire une identité et une citoyenneté sud-américaine et développer un espace régional intégré dans le domaine politique, économique, culturel, environnement, énergie, et infrastructures pour contribuer à l’unité de l’Amérique latine et des caraïbes »[27]. L’UNASUR regroupe aujourd'hui 12 États de l'Amérique du Sud, la Bolivie, la Colombie, l'Equateur, le Pérou, l'Argentine, le Brésil, le Surinam, le Guyana, le Venezuela, le Chili, l'Uruguay et le Paraguay [28].

 

Il convient de revenir sur le contexte international à la base de la création de l’UNASUR pour comprendre la nouvelle conceptualisation de la défense commune sud-américaine. Plusieurs facteurs sont à l’origine du changement d’orientation de l’Amérique du Sud dans ses relations internationales géopolitiques et sa volonté d’intégration militaire. Il faut ici revenir de nouveau sur les évènements du 11 septembre 2001[29]. Au-delà de la conception de la nouvelle doctrine militaire nord-américaine que nous avons évoquée, cette date va aussi marquer une réorientation de la politique américaine dans laquelle, peu à peu, les États-Unis vont se désintéresser militairement du continent latino-américain au profit des pays censés abriter des « terroristes islamistes »[30]. Cela va évidemment laisser une plus grande autonomie aux pays latino-américains dégagés de plus des contraintes du « Consensus de Washington » qui avait, somme toute, défini en grande partie la politique économique de ces pays les deux dernières décennies et freiné les investissements en matière d’armements [31]. Rappelons que l’UNASUR apparaît véritablement en 2008 lors du troisième sommet des présidents sud-américains à Brasilla [32]. Il s’agissait, à l’époque, de créer, au-delà d’un simple traité, un véritable instrument permettant de trouver des solutions communes aux problématiques de la sous-région. Les discussions ne portèrent donc pas exclusivement sur une politique commune de défense mais incluaient aussi plusieurs domaines dont les politiques pouvaient avoir des effets importants sur la gouvernance de la région. Ainsi, les thèmes privilégiés par l’UNASUR sont d’abord assez vastes et sont définis essentiellement par l’article 2 du Traité de l’UNASUR : « L’Union des Nations sud-américaines a pour objectif de développer une approche participative et consensuelle, d’un espace d’intégration et d’unité dans les domaines culturel, social, économique et politique au sein de sa population, en donnant la priorité au dialogue politique et social, à l’éducation, à l’énergie, à l’infrastructure, à la finance et à l’environnement, entre autres, en vue d’éliminer l’inégalité socio-économique, de réussir l’insertion sociale et la participation civique, de renforcer la démocratie et de réduire les asymétries dans le cadre du renforcement de la souveraineté et l’indépendance des État».

 

Par ailleurs, les 12 pays d’Amérique du Sud précisent dans la déclaration du sommet présidentiel de 2008 vouloir aboutir à une forme de Communauté de traités spécifiques, à l’image de l’Europe, éloignant de fait l’Amérique centrale et le Mexique trop proches et surtout trop dépendants des États-Unis.

 

  Avec l’embellie économique latino-américaine des années 2000 et cela malgré la crise de 2008, les économies des pays du continent vont connaître une forte croissance. Dès lors, dans ce contexte, de nouveaux débats vont émerger sur les possibilités et les formes d’intégration régionale les mieux adaptées à l’évolution du continent. De facto, la plus grande partie des pays d’Amérique du Sud va davantage concevoir leurs voisins immédiats comme des partenaires commerciaux potentiels malgré la forte présence des États-Unis dans les marchés des exportations[33]. Mais l’idée de devenir plus indépendant avec la croissance économique se renforça. Dans ce processus, les deux grands leaders de la région, le Brésil  et le Mexique, vont tenter d’étendre chacun leur influence dans les sous-régions du continent latino-américain sur lesquelles ils rayonnaient déjà[34].

 

Le Brésil va tenter de fédérer les pays de l’Amérique du Sud alors que le Mexique va étendre son emprise sur l’Amérique centrale [35] tout en continuant à consacrer 80 % de ses exportations à destination des États-Unis. Il est vrai que le traité de libre commerce de l’Amérique du Nord avec les États-Unis et le Canada et son évolution[36] vont entrainer le Mexique dans une logique de renforcement de ses relations avec l’Amérique du Nord. Cela aura un effet de levier sur les pays d’Amérique centrale qui virent leur centre d’intérêt se déplacer vers le Nord. A contrario, le rapprochement du Mexique avec les États-Unis va affaiblir leur position géopolitique au sein de l’Amérique du Sud, situation dont le Brésil va profiter.

 

Le Brésil va d’ailleurs faire de sa géopolitique régionale un des enjeux politiques de sa politique nationale [37]. Ainsi, dès le début des années 2000, le Brésil va investir l’Amérique du Sud et tenter d’en devenir le leader politique, économique et géopolitique. C’est ainsi que figurent, parmi les premières mesures internationales du Gouvernement du Président Lula, la création d’organes multilatéraux entre tous les pays du Sud afin de tenter de structurer une véritable intégration régionale sud-américaine qui prendra naissance en 2008 avec l’UNASUR.

 

Plusieurs raisons sont à l’origine de cette nouvelle diplomatie du Brésil. Il s’agissait tout d’abord d’accroître de manière significative les projections internationales du pays vers le monde entier afin d’en faire une sorte de représentant commercial des intérêts économiques de la région sud-américaine dans les négociations internationales avec le FMI, le G20 ainsi que d’autres organismes internationaux[38]. Ainsi, en apparaissant comme un leader sud-américain, notamment au sein des organisations régionales comme le Mercosur ou l’UNASUR, voire les BRICS (Brésil-Russie-Inde-Chine-Afrique du Sud), le Brésil, force émergente, put conforter sa diplomatie multilatérale et s’affirmer comme une véritable puissance commerciale indépassable dans le sous-continent.

 

Cette nouvelle dynamique va aussi permettre de mettre en évidence l’intérêt désormais affirmé du contrôle de l’UNASUR par le géant brésilien. C’est le sommet de Santiago du Chili de 2009 qui vit l’apparition de deux conceptions somme toute très différentes du rôle de cette organisation internationale, représentées par le Brésil et le Venezuela.

 

Hugo Chavez, toujours dans la perspective de la sa politique « anti-impérialiste » et de son « socialisme du XXIe siècle » prônait, pour l’UNASUR, l’idée d’un axe militaire unioniste à l’image du Pacte Atlantique. L’UNASUR devrait devenir un organe politique de défense commune du continent fonctionnant comme un véritable mécanise de sécurité collectif impliquant une obligation de défense commune des pays membres du traité. Cette conception assurerait au Venezuela une plus grande solidarité dans sa politique anti-impérialiste à destination des États-Unis.

 

Tel n’était pas le cas du Brésil qui souhaitait faire de l’UNASUR, certes une organisation renforçant l’intégration de la sous-région sud-américaine, mais sous la forme d’espaces de coopération flexible sans automatisme de défense réciproque. Les pays membres du traité se rangèrent finalement à la position brésilienne. Ainsi, les pays se mirent d’accord sur la création du Conseil de défense sud-américaine (CDSA), organe privilégiant l’élaboration d’une politique commune de défense mais sous la forme d’un espace de consultation en matière de défense. D’ailleurs, l’objectif, lors de la création du CDSA, était bien clair. Il s’agissait avant tout d’instituer « une zone de paix basée sur la stabilité et le développement intégral des peuples comme contributeurs de la paix mondiale »[39], mais pas un mécanisme militaire d’intégration régionale.

 

C’est donc, dans les faits, plutôt la conception « souverainiste » qui semble l’avoir emporté. L’UNASUR se placerait dans ce que l’on pourrait nommer un multilatéralisme défensif visant essentiellement à la défense des souverainetés nationales des pays membres et permettant de faire respecter le principe de non-ingérence dans la région avec des mécanismes consultatifs. En fait, le traité va faire des concessions devant la volonté de certains de ses membres de créer un véritable espace de défense commune qui nécessiterait forcément un certain partage de la souveraineté. Cette négociation aboutira à donner une certaine structure juridique spécifique à l’UNASUR.

 

Rappelons que les décisions de l’UNASUR sont prises par les représentants des gouvernements sur un mode consensuel. Certes, c’est aussi la politique du consensus qui prédomine dans la PSDC. Mais, il s’agit d’une politique éprouvée, renforcée par un arsenal de mécanismes européens[40] qui permet une prise de décision, semble-t-il plus rapide, ainsi que la mise en place de certaines opérations militaires. On peut citer ici l’opération maritime de l’UE opérée au titre de la PSDC. En effet, depuis 2008, l’opération ATALANTA a pour objectif de sécuriser le transport maritime dans une zone devenue dangereuse en raison des nouveaux phénomènes de piraterie près des côtes somaliennes et plus largement dans l’ensemble de l’océan indien.

 

A contrario, dans le cadre de l’UNASUR, les controverses ne peuvent être tranchées que par un consensus de tous les pays membres lorsque celui-ci existe… Par ailleurs, ce sont les États eux-mêmes qui déterminent le monopole de la décision. Il n’existe pas d’organe similaire à la Commission européenne dont l’intérêt serait de défendre non pas les pays membres, mais l’UNASUR dans son ensemble en tant qu’entité régionale. Certes, il existe bien dans le cadre de l’UNASUR lors du sommet de Santiago du Chili de 2009 des précisions quant aux modalités de fonctionnement du CDSA [41]. Le Conseil, composé par les ministres de la Défense des pays membres va expressément définir ses objectifs dans le but de préservation de la paix de la région.

 

Il faut dire, comme nous l’avons déjà évoqué, qu’à l’époque l’Amérique du Sud sortait d’une crise diplomatique importante. En 2008, les forces armées colombiennes se sont introduites sur le territoire équatorien afin de détruire les arrière-bases de FARCS situées dans la forêt équatorienne. Face à cette incursion, le Gouvernement équatorien du Président Rafael Correa, appuyé par Hugo Chavez, menaça de représailles militaires la Colombie. Or, les négociations au sein du CDSA vont permettre de calmer les velléités des différents protagonistes et de trouver une solution pacifique au conflit. L’action du CDSA est donc de tenter de « réthéoriser » les nouvelles menaces communes propres à l’Amérique du Sud.

C’est vrai que la tâche n’était pas simple car l’Amérique du Sud est conformée par une géographie particulière déterminante dans sa géopolitique. La sous-région est composée de  grandes régions de l’Amazonie, partagées entre plusieurs pays, de vastes étendues désertiques et d’une immense côte maritime. Ainsi, l’harmonisation des politiques communes de défense n’est pas aisée. De surcroît, nous l’avons vu dans les débats sur la création de l’UNASUR, l’organisation privilégie plutôt la défense de la souveraineté nationale que la défense commune. Ainsi, tout en créant des organismes comme le CDSA visant à renforcer cette harmonisation en matière de politique commune de défense, chaque pays tient encore à affirmer son indépendance et à démontrer sa force face. Ce fut notamment le cas lorsque Dilma Roussef, nouvelle Présidente du Brésil, organisa une sorte de démonstration de force, qui, sous le prétexte de « lutter contre le narcotrafic » [42] envoya 10 000 soldats aux frontières du pays allant de l’Amazonie à l’océan et notamment aux frontières de l’Argentine, du Paraguay et de l’Uruguay lors de l’opération « Aghasta 5 »[43].

 

Mais la soudaineté de cette décision sans avertir ses partenaires de l’UNASUR peut permettre de s’interroger sur les réelles motivations de l’opération « Aghasta 5 ». Le Brésil aurait déjà utilisé cette technique notamment sous le Gouvernement de Lula Da Silva qui avait fait appel à l’armée de la même manière subite et l’avait envoyée aux frontières du Brésil sans en aviser ses partenaires sous le prétexte de nécessaires « manœuvres » militaires. S’agit-il pour le Brésil de créer  un véritable « futur partagé » comme le précise le préambule de l’UNASUR ou d’affirmer de manière très démonstrative sa volonté de devenir le leadership de plus en plus assumé en matière de capacités militaires ?

 

Ainsi, tant l’attitude du Brésil que les incursions militaires des forces armées colombiennes en Équateur et la réponse de l’Équateur et du Venezuela laissent présager quelques faiblesses quant au fonctionnement concret de l’UNASUR et du CDSA destinés justement à éviter ces types de problèmes. Certes, le CDSA et l’UNASUR avaient un objectif plus général qui n’était plus seulement de construire une intégration communautaire comme on aurait pu le croire. Cette volonté de dissocier les deux formes d’intégration économique et de défense militaire est évidente dans les traités de l’UNASUR et la création du CDSA sans pour autant que ni la volonté des acteurs politiques ni les mécanismes contraignants, construits par l’accord des pays membres, ne permettent  réellement cette intégration.

 

Le CDSA demeure avant tout un organe de coopération souple de mutualisation des forces armées en vue de la défense continentale et non pas une sorte de copie du Pacte atlantique et de l’OTAN bénéficiant d’un véritable commandement intégré.

 

 

B : La fragmentation du concept de défense nationale et de sécurité intérieure

en Amérique du Sud

 

Comme le précise Nicolás Comini : « En fait, depuis sa création, le Conseil (CDSA) a été traversé par des profondes limitations, la plus notable étant son incapacité à établir des dénominateurs communs dans la propre définition du concept de défense. Dans ce cadre, devant l’interrogation des missions des forces armées dans leur pays, tous les gouvernements élaborèrent des réponses différentes »[44].

Les difficultés d’harmonisation des concepts de défense nationale et de sécurité intérieure dans les pays d’Amérique du Sud auraient donc des conséquences importantes sur l’action du CDSA. En effet, en Europe, les difficultés d’intégration d’une politique commune de défense ne sont pas forcément dues à des différences de conceptions sur le rôle des forces militaires. L’armée, historiquement dans les pays européens, a vocation à défendre le territoire ou de faire respecter une certain ordre international général dans le cadre d’opérations militaires issues de résolutions de l’ONU, comme l’intervention française et britannique en Libye, ou au Mali, mais parfois aussi en raison d’intérêts géopolitiques stratégiques nationaux comme la participation d’une partie des armées des pays européens à l’opération américaine en Irak malgré le veto du Conseil de Sécurité de l’ONU.

 

Mais concernant l’UE, le problème réside dans la définition de la notion de territoire et de partage des compétences entre une armée nationale et une armée européenne avec une possibilité de commandement intégré qui ferait de l’Europe un territoire à défendre[45]. À cela s’ajoute l’harmonisation entre la défense proprement européenne et l’OTAN. En effet, l’article 17, al. 1 du Traité sur l’UE (TUE) modifié par le traité de Lisbonne délimite le champ des compétences de chacune des entités : « La politique étrangère et de sécurité commune inclut l’ensemble des questions relatives à la sécurité de l’Union y compris la définition progressive d’une politique de défense commune, si le Conseil en décide ainsi. Il recommande, dans ce cas, aux États membres d’adopter une décision dans ce sens conformément à leurs exigences constitutionnelles respectives ». Mais le même alinéa précise : « La politique de l’Union au sens du présent article n’affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains États membres, elle respecte les obligations découlant du traité de l’Atlantique Nord pour certains États membres qui considèrent que leur défense commune est réalisée dans le cadre de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et elle est compatible avec la politique commune de sécurité et défense arrêtée dans ce cadre ».

 

Les relations institutionnelles entre l’OTAN et la défense européenne sont donc de nature importante dans le TUE [46]. Tel n’est pas le cas en Amérique du Sud où les difficultés portent davantage sur le rôle des forces armées dans leurs territoires nationaux. Les menaces ne sont pas tant géopolitiques pour les pays d’Amérique du Sud, mais dépendent du narcotrafic et du crime organisé qui, dans certaines régions, peuvent remettre en cause « la puissance de l’État » pour reprendre l’expression d’Olivier Beaud[47]. Ainsi, les pays et les problématiques nationales de l’armée n’ont pas le même rôle institutionnel dans chaque pays.

 

En fait, il existe ce que l’on pourrait nommer une « fragmentation du concept de sécurité intérieure et de défense nationale » dans les pays d’Amérique du Sud. Certains pays comme la Bolivie, la Colombie, le Pérou, le Venezuela utilisent leurs forces armées directement dans la lutte contre le narcotrafic pour lutter contre le crime organisé, alors que d’autres États comme le Chili et l’Argentine estiment que ces missions doivent être assumées par les forces de police et non par les forces armées. Ainsi, la défense se différencie de la sécurité intérieure, et la lutte contre le narcotrafic ou le crime organisé relève en Argentine exclusivement de la police ou de la gendarmerie. A cela, il faut agréger le cas particulier du Brésil conjuguant les deux conceptions, et le Venezuela qui entend donner aussi un rôle politique aux forces armées notamment dans la « lutte contre l’impérialisme (essentiellement conçu contre les États-Unis) ». Il s’agit bien là d’une fragmentation conceptuelle de la « notion de défense nationale et de sécurité intérieure en Amérique du Sud » à l’inverse de l’Europe. Cette « fragmentation » rend difficile les tentatives d’intégration ou d’élaboration de politique commune de défense pour le sous-continent sud-américain.

 

De plus, en raison d’une vision non partagée dans la délimitation entre défense et sécurité intérieure, il est impossible au niveau régional d’opérer des achats d’armes concertés par les pays sud-américains. En fait, si en Colombie les forces armées ont des fonctions actives en matière de lutte contre le narcotrafic, que ces actions sont menées au Chili par les forces de police, comment faire pour réellement acheter ensemble du matériel d’armements destinés soit à la défense du pays soit à la sécurité intérieure ?

 

De surcroît, lors de la signature de l’UNASUR en 2008, il était clairement spécifié dans le traité constitutif que les pays conviendraient d’échanger leurs informations sur leur défense nationale afin de parvenir à une plus grande harmonisation. Certes, cette proposition faisait suite à une initiative qui, depuis une dizaine d’années lancée par la Commission économique pour l’Amérique latine (CEPAL), visait à rendre transparente les dépenses des pays d’Amérique latine en matière militaire sans que les résultats ne soient véritablement efficaces. Ainsi, malgré les déclarations de bonnes intentions du CDSA, on peut douter des résultats à venir sur la transparence en matière de dépense militaire.

 

Enfin, on ne peut écarter totalement l’interprétation qui tend à faire du CDSA dont la création fut largement appuyée par le Brésil, un moyen de s’assurer de la vente à ses voisins de son propre équipement militaire. Cette doctrine, qui serait issue de l’ancien ministre de la défense brésilien du Gouvernement de Lula Da Silva de 2007 à 2011, Neslon Jobim, serait destinée à renforcer les exportations industrielles en armes du Brésil. De facto, le Brésil est déjà considéré comme le principal fournisseur d’armes de ses voisins sud-américains. La structure du CDSA pourrait alors être considérée comme un moyen supplémentaire afin de renforcer cette position. Certes, on ne peut cependant exclure que les motivations du Brésil ne seraient pas uniquement mercantiles sur le sujet mais permettraient à l’Amérique du Sud de réduire sa dépendance extérieure par l’achat d’armes des pays étrangers de la sous-région.

 

Après avoir fait l’état des lieux des nouveaux défis internationaux survenus suite à la chute du mur de Berlin et au processus de désarmement, Patrice Buffotot[48], estime, à propos de la défense européenne, que « l’absence de menace ne favorise pas l’idée d’une défense commune, elle incite beaucoup plus à relâcher l’effort de défense ». 25 ans après cette observation, l’Europe de la défense a elle-même beaucoup changé. De nouvelles menaces sont apparues : terrorisme, guerres aux portes de l’Europe, Libye, Syrie… L’intégration militaire ou pour le moins l’exigence d’une politique commune européenne en matière de défense semble de plus constituer une exigence de l’intégration européenne. En Amérique du Sud, ce n’est pas tant la possibilité de menaces extérieures (malgré certains potentiels conflits frontaliers) qui semble relancer les débats sur une politique commune de défense de la sous-région. Bien au contraire, il semblerait que les politiques sud-américaines aient compris que l’intégration du sous-continent ne puisse pas se faire sans une réflexion sur une politique commune de défense. L’UNASUR en est une preuve flagrante. Même si le sous-continent est bien loin d’une politique d’intégration militaire effective, celle-ci passera aussi par une coopération plus étroite en matière de défense nationale. Certes, la tâche n’est pas aisée y compris en raison de la « fragmentation du concept de défense nationale et de sécurité intérieure » que nous avons évoquée. Cependant, si le rêve de Bolivar n’est pas encore devenu réalité, il apparaît clairement que la dynamique de la défense commune sud-américaine fait maintenant partie intégrante non seulement des nouveaux mécanismes d’intégration mais de l’agenda politique des gouvernements sud-américains.

 


[1] B. Pascal, Pensées, Fragment 47, Paris, Editions de Michel Le Guern, Gallimard, Folio, 1977, p. 83.

[2] J. Lynch, Las revoluciones hispanoamericanas, Barcelone, Ariel “Historia”, 1985, p. 23.

[3] S. Bolivar, « Discours de présentation de la Constitution de la Bolivie au Congrès Constituant de 1826 », Bolívar, pages choisies, Paris, IHEAL, UNESCO, Imprimerie Jouve, 1966, p. 75.

[4] A. RouquiÉ, L’Etat Militaire en Amérique latine, Paris, Seuil, 1982.

[5] J.-R. Garcia, « Bolivie : de la démocratie pactée à la crise du système politique » in G. Couffignal (dir), Amérique latine 2002, Paris, Editions de l’IHEAL, La documentation Française, 2002, p. 126.

[6] H. Gourdon, « Violence, politique et Armée en Amérique latine », Pouvoirs, Paris, Seuil, n° 98, septembre 2001, p. 117.

[7] J.-R. Garcia, « Le système politique de l’Amérique latine : entre tradition et modernité », Revue France Forum : L’Amérique latine, le nouveau monde ?, Paris, Edition Institut Jean Lecanuet, n° 53, octobre 2013, p. 18.

[8] A. RouquiÉ, A l’ombre des Dictatures, la Démocratie en Amérique latine, Paris, Albin Michel, 2010.

[9] Y. Gervaise, Géopolitique du Brésil, les chemins de la puissance, Paris, PUF, 2012, p. 14.

[10] J.-P. Pampillo Baliño, La integración americana, expresión de un nuevo derecho global, México, Editorial Porrúa México, Centro de investigación e informática jurídica, 2012, p. 131-153.

[11] R. Diamint, « Amérique latine : une course aux armements », in G. Couffignal (dir), L’Amérique latine est bien partie, Amérique latine 2011, Paris, La documentation française, 2011, p. 170.

[12] Pour une analyse plus précise de la genèse du concept de course aux armements notamment après la seconde guerre mondiale : S. Sur, Relations Internationales, Paris, Montchrestien, Lextenso éditions, 6e éditions, 2011, p. 488-490.

[13] « Accord du 18 juillet 1991 de Guadalajara » signé entre l’Argentine et le Brésil sur l’utilisation exclusivement pacifique de l’énergie nucléaire. Entrée en vigueur le 12 décembre 1991.

[14] M.-A. Verganzones, C. Winograd, L’Argentine au 20ème siècle : chronique d’une croissance annoncée, Paris, OCDE Publishing, 1997, p. 179. Laura Passanho précise : « La création du Mécanisme permanent de Consultation et de Coordination en matière de défense et de sécurité internationale signifie la fin officielle de l’hypothèse d’un conflit entre l’Argentine et le Brésil même si la mise en œuvre de ce mécanisme reste lettre morte pendant plusieurs années », L. Pessanho, Brésil-argentine une relation concurrence coopération, Paris, Centre d’Etudes Supérieur de la Marine, 2012, p. 4.

[15] On peut définir les armes lourdes comme des armes à grande capacité destructive anti-matériely compris anti-chars, anti-aérienne, et anti-personneltransportables par un combattant à pied (lance-roquettes, lance-flammes) ou non transportable comme les chars, les canons, les lance-roquettes multiples, les mortiers, les mitrailleuses lourdes, les missiles.

[16] P. Salama, Les économies émergentes latino-américaines, entre cigales et fourmis, Paris, Armand Colin, Collection U, 2012.

[17] La proposition de l’UNASUR provient d’une série de réunions présidentielles qui commença dès les années 2000 sous l’impulsion du Brésil. L’idée d’une communauté sud-américaine est lancée en 2004 afin de promouvoir l’intégration politique entre les 12 pays de la région (infra). Le traité constitutif de l'UNASUR a été signé au Brésil le 23 mai 2008 lors du sommet des chefs d’État. P.-E. Rosas, Democracia desarrollo y paz en America del sur, Mendoza, Editorial de la Universidad de Aconcagna, 2010, p. 17. 

[18] J.-P. Pampillo Baliño, op. cit., p. 121.

[19] En effet, depuis une vingtaine d’années le Mexique, l’autre géant de l’Amérique du Sud, ne semble pas opérer de réarmement ou d’augmentation considérable de son budget d’armement. Il procède, cependant, à une réorganisation de ses forces armées et de ses forces de police enfin de tenter de lutter contre le narcotrafic. C’est pour cette raison que nous concentrerons notre analyse sur les pays d’Amérique du Sud membres de l’UNASUR.

[20] A. RouquiÉ, op. cit, p. 210.

[21] A. Adriazen (dir), Democracia, etnicidad y violencia política en los paises andinos, Perú, IEP Ediciones, 1993, p. 9.

[22] O. DabÈne, L’Amérique latine au XXème siècle, Paris, Armand Colin, 1994, p. 157.

[23] O. DabÈne, op. cit., p. 30.

[24] G. Hermet, « L’apurement du passé », Pouvoirs, Paris, Seuil, n° 98, septembre 2001, p. 89-101.

[25] J.-R. Garcia, « Forces armées, police et gouvernements civils en Bolivie : une relation institutionnelle conflictuelle », R. Fregosi (dir.), Armées et Pouvoirs en Amérique latine, à Hubert Gourdon, Paris, Éditions de l’IHEAL, La documentation Française, 2004, p. 147.

[26] R. Diamint, op. cit, p. 172.

[27] Préambule du traité de l’UNASUR.

[28] C’est lors du Congrès extraordinaire de Campana près de Buenos Aires que les chefs d’États membres de l’UNASUR ont élu un ancien Président argentin, Nestor Kichner, premier Secrétaire Général de l’UNASUR pour une période renouvelable donnant une image politique de cette organisation. P.-E. Rosas, op. cit., p. 36.

[29] B. Badie, Nouveaux mondes, carnets d’après-guerre froide, Paris, CNRS Editions, 2012, p. 33-43.

[30] Op. cit., p. 36.

[31] Le consensus de Washington élaboré dans la fin des années 1990 par les grandes institutions financières, c’est-à-dire essentiellement le FMI et la Banque Mondiale, inspiré essentiellement par l’école libérale de Chicago, imposait une sortie de crise économique des pays d’Amérique latine fortement endettés par une politique de rigueur extrême de maîtrise des dépenses publiques, de privatisation et de réduction des dépenses sociales.  

[32] N. Comini, « De quien se defiende Sudamérica », Foreign Affairs Latinoamérica, México, D.F, Edicion ITAM, Volumen 13, n° 1, 2013, p. 17.

[33] A. Serbin, « De despertares y anarquías, de la concertación regional », Foreign Affairs Latinoamérica, México, D.F., ITAM, Volumen 10, n° 3, 2010, p. 7.

[34] A. RouquiÉ, Le Mexique, un État nord-américain, Paris, Fayard, 2013, p. 364-374.

[35] Ibid, p. 374.

[36] J.-P. Pampillo Baliño, op. cit., p. 131.

[37] Y. Gervaise, Géopolitique du Brésil, les chemins de la puissance, Paris, PUF, Collection Major, 2012, p. 32.

[38] A. Serbin, op. cit., p. 10.

[39] N. Comini, op. cit.,  p. 18.

[40] Le groupe Relations extérieures (RELEX), le Comité militaire de l'Union européenne (CMUE), le Comité politique et de sécurité (COPS), le Comité chargé des aspects civils de la gestion des crises (CIVCOM), le groupe politico-militaire (GPM), la Direction de la planification et de la gestion de crises (CMPD), l’État-major de l'UE (EMUE), la Capacité civile de planification et de conduite (CPCC).

[41] Le CDSA est une instance de consultation, de coopération et de coordination en matière de défense, créée par l’UNASUR. Article 3 « s », 5 et 6 de l’UNASUR. Son objectif et d’établir une zone de paix en Amérique du Sud par la stabilité démocratique et le développement intégral des peuples de la région afin de contribuer à la paix mondiale, construire une identité sud-américaine en matière de défense qui prenne en compte les caractéristiques subrégionales et nationales qui contribue au renforcement de l’unité de l’Amérique latine et des caraïbes, générer un consensus pour renforcer la coopération des ministres de la Défense de chaque Etat membre de l’UNASUR. Il est créé une instance exécutive représentée par les vice-ministres de la Défense et les groupes de travail créés par cette structure qui réalisent des projets de recherche, de développement de coopération en matière de défense. La présidence tournante du CDSA sera exercée par le pays qui préside temporairement le CDSA.

[42] N. Comini, « De quien se defiende Sudamérica », op. cit.,  p. 20.

[43] Op. cit., p. 19.

[44] Op. cit., p. 17.

[45] G.-F. Dumont, P. Verluise, Géopolitique de l’Europe, Paris, Armand Collin, 2009, p. 77.

[46] E. Serot, « L’Europe de la défense », La défense, un débat politique singulier, Paris, La documentation Française, 2007, p. 91.

[47] O. Beaud, La puissance de l’Etat, Paris, PUF, Collection « Léviathan », 1994. 

[48] P. Buffoto, L’Europe de la défense, les débats politiques sur la défense en Europe (1787-1989), La Garenne-Colombes, Editions Européenne Erasme, Institut de politique internationale et européenne, 1990, p. 8.

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