La protection constitutionnelle des mineurs est devenue de nos jours, un sujet fondamental sur lequel il est important de revenir. A cet effet, j'ai commenté la QPC n°2018-762, (8 février 2019, M. Berket S.), sur le régime de l’audition libre des mineurs. 

Pour en savoir plus, vous pouvez consulter mon commentaire dans le numéro 119 de la Revue française de Droit constitutionnel, parue en septembre 2019.

 

Cette revue est disponible en librairie ou en ligne sur le lien suivant:

https://www.lgdj.fr/revue-francaise-de-droit-constitutionnel-2019-n-119-9782130821823.html

 

 


« Qu’ils s’en aillent tous ! »… Oui, mais lesquels ? La chronique de Jean-René Garcia

 

« Que se vayan todos !» ou « Qu’ils s’en aillent tous ! » en français, est une expression utilisée depuis une dizaine d’années contre les dirigeants politiques généralement conservateurs dans les démocraties en Amérique latine. Elle serait l’expression dans certaines manifestations populaires d’une volonté de changement total des dirigeants de la classe politique au pouvoir. Au-delà, il s’agirait aussi avec cette phrase d’inventer un système politique donnant un accès plus direct du peuple au processus de décision politique.

Cette expression peut nous rappeler ce que faisait dire le philosophe Louis Althusser à Montesquieu dans son livre Montesquieu. La politique et l’histoire : « bien faire n’est pas faire le bien ». En effet, que cela soit en Amérique latine ou ailleurs, le mode de sélection par les citoyens des dirigeants politiques fait de plus en plus débat. Démocratie représentative ? Démocratie directe ? Mécanisme de démocratie directe dans le système de représentation politique ? Ces options sont débattues tant par les hommes politiques que par les chercheurs ou les peuples.

A ce titre, nous souhaiterions rappeler une anecdote que raconte Nicolas Machiavel dans son ouvrage Discours sur la première décade de Tite-Live. L’écrivain florentin raconte que lorsque Pacuvius Calavius occupait la magistrature suprême à Capoue en Italie en 216 avant J-C, et ce après la défaite des romains devant Hannibal, il fit le dessein de réconcilier la plèbe avec la noblesse. Il réunit donc les sénateurs et leur parla de la haine du peuple envers eux. Les sénateurs étaient donc en danger d’être livrés à Hannibal et tués. Pacuvius eut l’idée d’enfermer les sénateurs dans le palais et d’en appeler à la plèbe pour connaître le châtiment qu’elle voulait leur réserver. Mais il prévint la plèbe que si elle décidait de tuer les anciens sénateurs, il fallait aussi en créer de nouveaux. Il mit donc dans une bourse, les noms de tous les sénateurs et dit au peuple qu’il les ferait mourir l’un après l’autre lorsqu’on leur aurait trouvé un successeur. Après avoir commencé à extraire un nom de sénateur de la bourse, une grande clameur se leva, car il était connu pour son arrogance et sa cruauté. Cependant lorsque Pacuvius demanda de le remplacer, toute l’assemblée s’apaisa et les clameurs de rage cessèrent. Puis, le nom d’un plébéien fut prononcé pour remplacer le sénateur. En entendant le nom du plébéien proposé, les uns commencèrent à siffler, les autres à rire, d’autres encore à en dire du mal. Le processus continua ainsi et tour à tour, tous ceux qui furent cités furent jugés indignes de la charge sénatoriale. C’est alors que Pacuvius dit : « Puisque vous jugez que cette ville va mal sans le Sénat et que vous ne vous accordez pas pour remplacer les anciens sénateurs, je pense qu’il est bon que vous vous réconciliiez. En effet, la peur qu’ont éprouvée les sénateurs les aura totalement intimidés que l’humanité que vous cherchiez ailleurs, vous la trouverez auprès d’eux. »

Le problème évoqué par Machiavel et l’anecdote de Pacuvius, même si certains spécialistes pensent qu’elle fut totalement inventée par l’auteur du Prince, n’en demeure pas moins une leçon en matière de philosophie politique. « Qu’ils s’en aillent tous ! » peut-être, mais pour les remplacer par qui ? Et comment ? Cela reste semble-t-il encore de nos jours un débat permanent.

Alors, peut-on espérer comme Pacuvius que « l’humanité » peut encore se trouver dans la classe politique en Amérique latine ou ailleurs ? La question reste posée.

 

Jean-René Garcia

Directeur de programme au Collège international de philosophie

Chercheur associé HDR, IDPS – Université Paris 13

 

Chronique parue sur:

https://www.opinion-internationale.com/2019/11/21/quils-sen-aillent-tous-oui-mais-lesquels-la-chronique-de-jean-rene-garcia_68307.html?fbclid=IwAR0D8OASgChwYphaDBV3gpjnGS0eIPcj9XgX8eJNlr4KCeWaROIKuhtYPkk

 


Chers tous,

Dans le cadre de mes activités universitaires, j’ai le plaisir de vous annoncer que j’ai intégré le conseil scientifique des Dialogues Philosophiques qui se tiennent tous les premiers mardis du mois à la Maison de l’Amérique latine.

Vous trouverez ci-dessous toutes les informations concernant le prochain Séminaire Dialogues Philosophiques qui aura lieu le mardi 3 décembre 2019 de 19h à 20h30.

Je vous invite à y participer.

 

Séminaire Dialogues philosophiques
Rencontres philosophiques entre chercheurs d’Amérique latine et d’Europe

 

« Éloigner et expulser les étrangers au XIXe siècle »

 

Présentation du dossier paru dans la revue Diasporas (2019, n° 33)

 

par

 

Edward Blumenthal

 

Romy Sánchez

 

Hugo Vermeren

 

Le mardi 3 décembre 2019
19h-20h30
Maison de l’Amérique latine
(217, Boulevard Saint Germain, 75007 Paris)

 

Résumé

 

Ce dossier invite à penser ensemble les différentes mesures d’éloignement et d’expulsion prises à l’encontre des étrangers au xix e siècle sur le continent européen, dans certains espaces coloniaux, mais également en Amérique latine. Les neuf contributions de ce numéro abordent ainsi les politiques et les pratiques de l’éloignement des étrangers dans toute leur pluralité et leur complexité, montrant combien l’histoire de l’accueil et de l’intégration des étrangers est aussi une histoire de rejets profondément enracinés dans les processus de construction des États-nations et des territoires coloniaux au xix e siècle. Une attention particulière est également portée aux étrangers visés par les procédures d’éloignement à travers les formes de mobilisations individuelles et collectives pour dénoncer et contester ces décisions prises à leur encontre.

 

Edward Blumenthal est maître de conférences à l’Université Sorbonne Nouvelle, rattaché au Centre de Recherche Interuniversitaire sur l’Amérique Latine (CRIAL EA 2052). Ses recherches portent sur les exils politiques en Amérique latine au XIXe siècle et le droit international des migrations. Il prépare actuellement un livre sur l’exil et la formation des États-nations en Amérique du Sud au XIXe siècle.

  

Romy Sánchez est chargée de recherche au CNRS, rattachée au laboratoire IRhiS de l'Université de Lille. Historienne spécialiste de Cuba et de la Caraïbe au XIXe siècle, et des migrations politiques transatlantiques dans leurs dimensions impériales, sa thèse portait sur les exilés politiques cubains du XIXe siècle. Ses recherches actuelles portent sur les circulations conservatrices et anti-émancipatrices dans la Caraïbe du XIXe siècle. Avec Delphine Diaz, Jeanne Moisand et Juan luis Simal, elle a coordonné le livre Exils entre les deux mondes. Migrations et espaces politiques atlantiques au XIXe siècle, Les Perséides, Bécherel, 2015.

 

Hugo Vermeren est membre de deuxième année de l’École française de Rome, rattaché au Centre d’études et de recherche en histoire culturelle (CERHiC EA2616). Spécialiste du Maghreb colonial, des migrations internationales et du fait communautaire italien. Il est notamment l’auteur du livre Les Italiens à Bône. Migrations méditerranéennes et colonisation de peuplement en Algérie (1865-1940) (Rome, 2017). Ses recherches actuelles portent sur la gouvernance des ressources halieutiques en Méditerranée et les migrations des pêcheurs italiens vers le Maghreb au XIXe siècle.

  

L’équipe du séminaire des Dialogues Philosophiques

 

Direction scientifique : Stéphane Douailler, Éric Lecerf, Georges Navet, Bertrand Ogilvie, Patrick Vauday et Patrice Vermeren (Université Paris 8), Marie Cuillerai, Martine Leibovici (Université Paris 7), Jean-René Garcia (Université Paris 13, CIPh), Nelson Vallejo-Gomez (FMSH).

 

Équipe de Recherche : Julie Alfonsi (Paris 7), Daniel Alvaro (UBA), Marie Bardet (Paris 8 / Espacio Eclectico Buenos-Aires), Andrea Benvenuto (EHESS), Mercedes Betria (Universidad de Rosario), Laura Brondino (Lille 3), Jean-Jacques Cadet (Paris 8), Gustavo Celedon (Universidad de Valparaiso), Carlos Contreras (Universidades de Chile y de Valparaiso), Elena Donato (UBA), Louise Ferté (Université de Picardie), Maria Soledad Garcia (Universidad nacional de Colombia), Nicolas Garibaldi (Universidad de Cordoba), Obed Frausto Gatica (UNAM), Claudia Guitérrez (Universidad de Chile), Marco Iazzetta (Universidad Nacional de Rosario), Camille Louis (Paris 8), Luz Maria Lozano Suarez (Universidad del Atlantico, Barranquilla), Martin Macias (Paris 8/UDELAR), Geoffroy Mannet (Paris 8), Julio Miranda Canhada (Universidade de Sao Paulo), Angélica Montes (ESSEC/LLCP-Paris 8), Carlos Pérez López (Conicyt-Chile / Universidad de Chile /Pontificia Universidad Católica de Valparaíso), Nelson F. Roberto (Paris 8), Soledad Nivoli (Universidad de Rosario), Senda Inés Sferco (CONICET, IIGG-UBA), Pauline Vermeren (Paris 7), Aurélie Veyron-Churlet (Terra), Agostina Weler (Paris 8), Karen Wild Diaz (Paris 8).

 

Site d’information et abonnement aux nouvelles : http://groups.google.com/group/infos-dialoguesphilosophiques
Site de la Maison de l’Amérique Latine : http://www.mal217.org/

 


LA BOLIVIE, A L’OMBRE DES DICTATURES ?

 

     Les récents événements en Bolivie suite aux dernières élections présidentielles engagent une réelle réflexion sur la nature de la démocratie en Amérique latine. Les transitions et consolidations démocratiques des années 1980 et 1990, puis les alternances au pouvoir de gauche et de droite dans les années 2000 et 2010 semblaient laisser entrevoir un certain respect des institutions et du jeu politique démocratique. Certes, les dernières années n’ont pas été totalement parfaites dans ce cheminement. Les affrontements au Venezuela, les protestations récentes au Chili et les changements constitutionnels récurrents apparaissaient comme des failles à ce que l’on pouvait estimer être une nouvelle stabilité politique en Amérique latine. Pourtant, les coups d’Etat tel qu’on les avait connus dans les années 1970, c’est-à-dire la prise autoritaire du pouvoir politique par des moyens inconstitutionnels ne constituaient plus la règle.

    Pourtant Alain Rouquié dans son livre A l’ombre des dictatures : la démocratie en Amérique latine, publié en 2010, nous avait prévenu sur la possibilité d’un retour des dictateurs au pouvoir sur le continent latino-américain. Il y a bien un changement de paradigme concernant les dictatures.
    Le cas d’Evo Morales en Bolivie est différent. Bien des analyses vont avoir lieu dans les prochains temps sur ce qu’il se passe actuellement en Bolivie. De nombreux spécialistes et commentateurs politiques qualifient le départ forcé d’Evo Morales de la présidence juste après son élection, de « coup d’Etat ». Certes, ces interprétations ont leur fondement ; juste après son élection, le départ forcé de la présidence d’Evo Morales et l’arrivée au pouvoir de la sénatrice conservatrice Jeanine Añez se sont réalisés de manière inconstitutionnelle.
Cependant, l’élection au premier tour d’Evo Morales a semble-t-il été entachée d’après les observateurs internationaux, de nombreuses fraudes et irrégularités. En termes de Droit, les deux options sont défendables mais en matière d’analyse politique, il n’en demeure pas moins que les violences que l’on observe actuellement en Bolivie ne laissent rien présager de bon pour la stabilité démocratique de ce pays qui avait somme toute, selon les analyses des organismes internationaux, fait d’excellents progrès ces dernières années en matière de réduction de la pauvreté. Espérons que l’avenir de la Bolivie ne se fera pas « à l’ombre des dictatures ».
Jean-Réné Garcia
Chercheur associé HDR à l’IDPS de l’Université Paris 13
Directeur de programme au Collège international de philosophie

Chers tous,

 

J’ai le plaisir de vous annoncer que le ministre de l’Education nationale et de la jeunesse m’a chargé d’une mission. Celle-ci consiste à renforcer les coopérations internationales entre le ministère de l’Education nationale et de la jeunesse et le Groupe interacadémique pour le développement – GID – dirigé par Madame Catherine Bréchignac Secrétaire perpétuel honoraire à l’Académie des sciences et Ambassadrice déléguée pour la science, la technologie et l’innovation. Dans ce cadre, je contribuerai à la mise en place d'une "politique ambitieuse de développement en matière de formation de professeurs dans les pays d'Afrique et de l'Océan Indien." (Lettre de mission du ministre).


 

Chers tous,

 

Le Ministre de l’Education Nationale et de la jeunesse m’a fait l’honneur de me demander d’intégrer son cabinet. A partir de ce jour, je quitte donc mes fonctions à l’Académie des sciences et à l’Université Paris 13 pour devenir Conseiller politiques interministérielles au cabinet de Jean-Michel Blanquer, Ministre de l’Education Nationale et de la jeunesse (Arrêté du 21 janvier 2019 portant nomination au cabinet du Ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse - JORF n°0020 du 24 janvier 2019 - texte n° 72)

 


 

 

Chers tous,

 

J'ai le plaisir de partager avec vous l'édition de mes diplômes d'Habilitation à diriger des recherches en Droit public, en Science politique, en Philosophie. Je remercie par ailleurs tous les membres du jury d'avoir accepté de faire partie de cette soutenance.


Chers tous,

J’ai eu l’honneur de présider le jury de soutenance de thèse de doctorat de droit public de Mme Assia Aouimeur rédigé sous la direction de Mme Laurence Vapaille, Maître de Conférences, HDR en Droit à l’Université Cergy-Pontoise.

Le titre de la thèse : Les difficultés de mise en œuvre de la fiscalité environnementale.

Le jury était composé de :

Mme Corinne Baylac, Maître de conférences, HDR en Droit, Université Paris 13

M. Jean-René Garcia, Professeur des universités associé en droit public, HDR en droit pubic, HDR en Science politique, HDR en philosophie, Université Paris 13 (Président du jury)

M. Franck Laffaille, Professeur de Droit public, Université Paris 13

M. Thierry Lambert, Professeur de Droit public, Université Aix-Marseille (Rapporteur)

M. Didier Lecomte, Maître de conférences, HDR en Droit, Université Cergy-Pontoise (Rapporteur)

 

Mme Laurence Vapaille, Maître de conférences, HDR en Droit, Université Cergy-Pontoise (Directrice de recherches)


Chers tous, J’ai le plaisir de vous annoncer que Tsiory Razafindrabe a brillamment soutenu sa thèse de doctorat en Science politique que j’ai co-dirigé avec Christine Delfour. Sa thèse portait sur « la gouvernance à Madagascar : Etats d’exception et déliquescence de l’Etat de droit ». Le jury était composé de : Jean-René Garcia, Professeur des universités associé en droit public, HDR en droit public, HDR en philosophie, HDR en science politique, Université Paris 13 – Sorbonne Paris Cité (Co-directeur) Christine Delfour, Professeur des universités, Université Paris-Est Marne -la-Vallée (Co-directeur) Jean du Bois de Gaudusson, Professeur émérite de droit public et de science politique, Membre titulaire de l’Académie des sciences d’Outre-Mer, Université Montesquieu – Bordeaux IV Nicolas Clinchamps, Maître de conférences HDR, Université Paris 13 – Sorbonne Paris Cité Jean-Michel Wachsberger, Maître de conférences HDR, Université Lille 3 Pierre Gény, Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences d’Outre-Mer Cécile Lavrard-Meyer, Maître de conférences, Sciences Po Paris


Chers tous, 

J'ai le plaisir de vous annoncer que Victor Audubert a soutenu brillamment sa thèse de doctorat en droit public, mention "philosophie du droit" rédigée sous ma direction.

Le jury de thèse était composé de :

Jean-René Garcia, Professeur des universités associé en Droit public, HDR en Droit public, HDR en philosophie, HDR en Science politique, Université Paris 13 – Sorbonne Paris Cité

- Franck Lafaille, Professeur de Droit public (Président du jury), Université Paris 13 – Sorbonne Paris Cité

- Anne Cammilleri, Professeure de Droit public, Université Paris 13 – Sorbonne Paris Cité

- Fabienne Peraldi Leneuf, Professeure de Droit public, Paris 1 Panthéon - Sorbonne

- Wanda Mastor, Professeure de droit public, Université Toulouse 1 Capitole

- Patrice Vermeren, Professeur des universités en philosophie, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis.

- Alexis Le Quinio, Maître de conférences HDR en droit public, Sciences Po Lyon


Chers tous, J'ai le plaisir de vous annoncer que Madame Catherine Bréchignac, Secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences et Ambassadeur délégué à la science, la technologie et l'innovation, a été élevée au rang de Commandeur de l'Ordre de l'Aigle Aztèque, plus grande distinction décernée par le gouvernement mexicain à un étranger, en reconnaissance des remarquables efforts qu'elle a déployés en faveur de la relation bilatérale franco-mexicaine dans les domaines scientifique et académique. Vous pouvez consulter le discours de Madame Bréchignac à l'occasion de la cérémonie sur :https://www.linkedin.com/pulse/discours-de-catherine-br%C3%A9chignac-secr%C3%A9taire-perp%C3%A9tuel-garcia/


 

 

Chers tous, J'ai le plaisir de vous annoncer la soutenance de thèse de doctorat en Philosophie de Marine Baron, en Sorbonne le 26 octobre 2018, sous la direction du Professeur Jean-François Braunstein et dont je suis Membre du jury. Titre de la thèse : « Norme et volonté chez Michel Foucault ».

 

 


Chers tous, J'ai le plaisir de vous convier à la deuxième journée d'études Franco-italienne sur "la justice et les nouvelles formes de défense des droits de l'homme". J'interviendrai sur mon concept de philosophie du droit : "Du délit de non assistance à personne à danger social : une nouvelle conception du devoir en droit".


Entrevue d’Alain Rouquié, Président de la Maison de l'Amérique latine, Ambassadeur de France, Directeur de recherche émérite à la Fondation nationale des sciences politiques et spécialiste de l’Amérique latine.

 

Cet entretien a été publié en espagnol en l’honneur d’Alain Rouquié dans le n°4 et 5 de la revue Politicas y constitutionalismo de janvier-décembre 2015

 

-       Jean-René Garcia : Monsieur l’Ambassadeur, quelles sont, selon vous, les dernières grandes évolutions géopolitiques et géostratégiques de l’Amérique Latine, avec bien sûr, le renforcement des pays émergents, et comme c’est le cas du Brésil, mais également, la crise que traversent ces pays : la crise économique, la crise en Argentine, la crise au Mexique... Depuis l’article que vous avez écrit en 2009 sur ces sujets-là, est-ce que vous voyez des grandes tendances se dessiner, avec les deux pôles  Amérique du sud/Mexique ?

 

-       Alain Rouquié : Il y a des grandes tendances et il y a des continuités inévitables et visibles. Les grandes tendances, c’est qu’un certain nombre de pays d’Amérique latine sont aujourd’hui des pays émergents. On dit même que le Brésil est un pays « émergé », ce que la crise semble remettre en question. C’est un des aspects positifs de l’évolution de ces pays qui cherchent à se développer, à rattraper les pays riches ou les pays industrialisés et qui, dans la dernière période en Amérique du Sud ont bénéficié de ce qu’on appelle le « super-cycle des matières premières », et qui leur a permis de faire, pour certains comme le Brésil, un véritable bond en avant.

Mais, comme le rappelle aujourd’hui la crise, ces pays qui dépendent essentiellement du marché mondial de matières premières sont sujets à des prospérités plus ou moins durables, et à des chutes qu’on n’attendait pas toujours, et c’est ce qui se passe aujourd’hui avec les hauts et les bas qu’ont toujours, depuis très longtemps, connu ces pays dans leurs trajectoires de développement.

La crise actuelle ne me semble ni ouvrir une nouvelle étape dans l’histoire de l’Amérique latine, ni manifester rien d’extraordinairement nouveau, et qui changerait la donne en matière d’insertion de ces pays dans le monde d’aujourd’hui.

Ce qui me semble nouveau, et ce n’est pas du tout de nature économique, dans l’Amérique latine d’aujourd’hui, ce sont deux événements qui sont en cours : le rapprochement, le dégel dans les relations entre Cuba et les Etats-Unis d’une part, et d’autre part, ce qu’on pourrait appeler la paix en Colombie. Qu’est ce que je veux dire par là ? Je veux dire que ce qui est nouveau, ce qui est tout à fait à la fois paradoxal et extraordinaire, et un peu incongru vu la date, c’est que nous voyons aujourd’hui finir la guerre froide en Amérique latine. La guerre froide en Amérique tout simplement, 25 ans après, il était temps ! Et que le président des Etats-Unis reconnaisse que pendant 54 ans, et sous onze présidents, leur politique a été couronnée, non pas de succès, mais d’échec total, c’est une nouveauté considérable pour la relation entre les Etats-Unis et l’ensemble de l’Amérique latine, et qui compte.

 

Alors, on peut se demander pourquoi maintenant ? On peut dire que c’est l’équation personnelle d’Obama, des démocrates, la reconnaissance, enfin, de politiques dépassées. Il y a peut-être d’autres raisons. Certains Démocrates ne considéreraient pas le dossier latino-américain comme très important. Le pivot asiatique pourrait paraître plus important. Ce qui se passe au Moyen-Orient et au Proche-Orient, cela est plus désagréable qu’important, mais enfin l’Amérique latine ne peut pas s’en désintéresser.

L’Amérique latine, « continent en paix »…Il y a un problème, c’est que les Etats-Unis sont mal vus, pourquoi ? Pour ce qu’ils ont fait dans le passé, mais aussi pour la relation d’autarcie et d’embargo portés sur Cuba. Si on commence à réchauffer les relations, rétablir les relations diplomatiques, et puis petit à petit, sans d’ailleurs le vote du congrès, sous l’autorité présidentielle démonter l’embargo, si Cuba revient dans le concert américain, pas seulement latino-américain mais américain, on désarmerait tous ceux qui s’attaquent à l’impérialisme américain, le dénoncent etc…

Par ailleurs, si les Etats-Unis ne s’intéressent pas beaucoup à l’Amérique latine, ils commencent à avoir une certaine inquiétude face à la présence chinoise dans la région. Ils ne peuvent pas rester indifférents si les Chinois, car ce sont les Chinois et pas simplement les Chinois d’Hong Kong, qui creusent un barrage au Nicaragua, pays qui est quand même la frontière sud des Etats-Unis. Par ailleurs, les relations économiques entre la Chine et l’Amérique latine sont celles-ci : la Chine est le premier client du Brésil, du Chili et du Pérou, ce n’est pas rien. La Chine est le premier financier, créancier d’un certain nombre de pays comme l’Equateur par exemple, qui se finance par la vente anticipée de son pétrole.

Donc on pourrait penser qu’il y a un certain nombre de milieux à Washington qui ne s’inquiète pas au point de penser qu’il faut réagir vivement, mais qui voudrait cantonner la Chine, y compris en signant le TPP, le Trans Pacific Partnership, dont la Chine a été mise à l’écart. Et donc il y a peut-être là aussi une raison. En tout cas, moi ce que je vois, l’évènement qui me semble changer les réalités géopolitiques et géostratégiques, c’est cela : la fin de la guerre froide. Cela paraît aberrant de le dire maintenant, mais c’est la réalité.

 

-       Jean-René Garcia : Oui, je suis complètement d’accord avec vous, et juste pour rebondir sur l’un des aspects : effectivement le rapport avec Cuba a suscité un intérêt anti-américain et anti impérialisme américain fort, mais est-ce que vous ne pensez pas que le positionnement des Etats-Unis concernant le trafic de drogue, et la façon dont ils gèrent le problème en Amérique latine, n’est pas l’autre élément qui susciterait cet anti américanisme ?

 

-       Alain Rouquié : Oui, mais c’est quand même d’un ressort moins fort, moins permanent, moins voyant, que l’anti-communisme, qui a été l’argument ou la raison des interventions américaines, en République Dominicaine par exemple, et de l’aide apportée aux armées et à ceux qui allaient avec elles pour faire des coups d’Etat. Là, c’est quand même un autre type de données qui répond plus à des problèmes de sécurité, de police, qu’à des problèmes politiques globaux.

 

-       Jean-René Garcia : Et quel est votre avis sur le rôle de l’UNASUR en tant que structure d’intégration ? Est-ce que c’est vraiment une structure d’intégration qui va offrir des  mécanismes d’aide en matière militaire, ou en matière de coopération militaire et de coopération policière, mais également concernant la lutte contre le crime organisé, comme dans le cadre du narcotrafic ou d’autres luttes, ou alors risque-t-elle de rester une sorte de « coquille vide », ou du moins une « coquille économique », parce qu’il faut le rappeler, la déclaration d’intention de l’UNASUR, c’était d’aller au-delà du MERCOSUR, au-delà de la communauté andine et d’avoir une politique d’harmonisation dans ces matières-là, avec toutes les contradictions que cela comporte, car par exemple, le rôle de l’armée et de la police n’est pas le même dans chaque pays. C’est ce que j’appelle la fragmentation du concept de sécurité intérieure en Amérique du Sud.

 

-       Alain Rouquié : Vous savez que l’aspiration à l’unité depuis l’indépendance, depuis le congrès de Panama de Bolivar en 1826, a toujours existé. Elle existe conformément à la diversité et à la diversification des pays, qui n’a été ni amoindrie par le temps, ni réduite par les évolutions économiques et sociales. Il faut bien voir ce qu’était l’UNASUR au départ. Elle s’est d’abord appelée la CASAR, c'est-à-dire la Communauté des Etats Sud-américains, qui est né à Brasilia en 2000 lorsque le président Fernando Henrique Cardoso, fort de la puissance du Brésil, a pratiquement convoqué, ou disons invité, les présidents des autres pays à venir se concerter avec lui à Brasilia, et c’est là qu’est née cette première structure très virtuelle de coordination politique qui n’avait pas d’objectif économique, pas le moindre.

Et cette instance de coordination, un peu comme le groupe de Rio, avait la volonté de réunir, de rapprocher le MERCOSUR qui s’est trouvé être comme un peu trop à l’étroit pour le Brésil, avec les autres pays, c'est-à-dire essentiellement les pays du pacte andin (ou ce qu’il en restait peut-être, car ils sont nombreux à en être sortis), et les pays indépendants de ces deux regroupements.

Les Brésiliens avaient un certain nombre d’idées. Une d’entre elles était de faire reconnaître en quelque sorte leur puissance : je ne dirais pas leur suzeraineté, mais l’importance de leur économie, et même l’importance de leur situation géopolitique et de leur superficie. Certains ont pensé qu’il s’agissait de créer une sorte de « sphère de coprospérité » autour du Brésil. D’ailleurs, ces réunions ne se sont pas toujours très bien passées, certains les ont boudées, d’autres ont considéré que le Brésil n’avait aucune autorité pour convoquer les autres présidents… Finalement, les Brésiliens ont mis un peu d’eau dans leur rhum, et cela a finit par aboutir à la création de ce regroupement : CASAR, puis UNASUR. Donc le premier objectif concret était l’IIRSA, c'est-à-dire l’Initiative d’Infrastructure de l’Amérique du Sud. Pourquoi ? Parce que pour le Brésil, il s’agissait d’arriver jusqu’au pacifique par les meilleurs moyens, c'est-à-dire chemins de fer, routes, etc. Jusqu’à aujourd'hui ça reste l’essentiel de la tâche de l’UNASUR, car cette organisation n’a pas d’appareil administratif, même si elle a un secrétariat à Quito (capitale de l’Equateur), qui est tenu par un homme politique disponible. D’ailleurs certains de ses secrétaires généraux, et secrétaires exécutifs ne s’intéressaient pas énormément aux relations internationales. Et à côté de cela, tout à coup, on a créé cette Commission militaire, Commission de défense.

L’UNASUR n’est pas une organisation économique, c’est uniquement politique. Elle n’est certainement pas faite pour remplacer l’OEA (Organisation de Etats Américains) comme certains ont pu le penser, et l’UNASUR a été un peu tiraillée. Pour le Brésil, le point important était les infrastructures, et pour d’autres comme le Venezuela, le but était de rassembler les pays d’Amérique du Sud pour qu’ils soient très fermement derrière le Venezuela et les autres Etats ou gouvernements anti-impérialistes. Alors cette commission était une Commission pour la paix. D’ailleurs l’UNASUR s’est parfois occupée en Equateur et en Bolivie par exemple, des problèmes intérieurs : quand il y a eu l’espèce de dissidence de l’Est, quand il y a eu des problèmes frontaliers aussi… Mais l’UNASUR n’ayant pas d’appareil, c’est le secrétaire exécutif qui nomme quelqu’un ou qui demande à des ministres d’intervenir. Ce n’est pas très facile, ce n’est pas très efficace, et c’est loin de donner des résultats très concrets.

Pour ce qui est de cette Commission de défense, on s’aperçoit que les textes sont très ambitieux. Si on regarde la réalité, chacun fait ses manœuvres dans son coin, chacun développe ses forces de sécurité ou ses forces armées. Et, hormis le fait que le Brésil apprécie de vendre ce qu’il produit en matière d’armement, je n’ai rien vu qui justifierait les attentes qu’on avait pu voir naître quand cette commission est apparue. Alors « coquille vide », non, parce que tout ce qui va dans le sens de l’unité sous-continentale a du bon, parce que quand on parle, on peut se comprendre, et quand il y a des tensions, il vaut mieux se parler qu’envoyer tordre. Mais jusqu’à maintenant, il s’agit de cette multiplication, je ne dirais pas de sigles, mais d’institutions. Après celle-là, il y a eu la CELAC (Communauté d’Etats latino-américains et Caraïbes). Pourquoi la CELAC ? Parce qu’il fallait que Cuba et le Mexique, au moins, puissent entrer dans le concert latino-américain, et que l’UNASUR n’avait pas pris en compte (ni le Mexique, ni Cuba) pour d’autres raisons. Donc voilà où on en est. Tout cela permet de faire des réunions, mais n’a pas beaucoup d’incidence sur les évolutions économiques ou sur la géopolitique. Ceci dit, je pense quand même que c’est très positif, parce que cela permet d’avoir des normes communes, cela permet de parler. D’ailleurs, pour ce qui est de la Commission militaire, l’idée était un peu d’avoir des normes communes. Je ne sais pas s’ils iraient jusqu’à l’interopérabilité comme on dit chez nous à l’OTAN, même si ça pouvait aller dans ce sens-là, mais ça n’y va pas. Quand vous n’achetez les mêmes armes d’un pays à un autre, l’interopérabilité est relativement limitée.

 

-       Jean-René Garcia : Le Brésil, dans cette UNASUR, aurait-il une politique un peu ambivalente, notamment du temps du ministre Jobin, avec les plans que Dilma Roussef a repris, et qui consistaient à envoyer les armées aux frontières, à la fois comme démonstration de force, mais également de puissance, vis-à-vis des autres pays. Puissance peut être protectrice, mais aussi puissance où on envoie quand même sans prévenir les militaires s’exercer aux frontières, si ce n’est pas pour cette raison de démonstration de puissance, pour quelle autre raison le Brésil fait-il cela ?

 

-       Alain Rouquié : Non, je ne pense pas que ces manœuvres aux frontières avaient pour objectif d’intimider ou d’impressionner les voisins. D’abord parce que les voisins, en vrai, il n’y en a pas. On pourrait faire des manœuvres à la frontière colombienne, ce n’est pas sûr que les Colombiens vous voient, premièrement. Deuxièmement, s’agissant du Brésil, on peut le voir comme une île, car c’est un pays qui prend ses décisions tout seul. Il a beau dire qu’avec l’UNASUR, on va partager, on va se voir… Mais savez-vous qu’en 1999 quand il a pris la décision de dévaluer, il n’a pas passé un coup de fil à Buenos Aires, et ça a été une catastrophe pour l’Argentine. Et pour les grandes manœuvres à la frontière colombienne, c’est pareil.

Le Brésil agit ainsi parce que c’est un grand pays et que les Brésiliens n’ont pas tellement confiance dans les pays voisins. Concernant la dévaluation par exemple, ils pensent : « Si on le fait savoir, elle va rater ». Et puis là on fait quelque chose qui est du domaine de la sécurité intérieure, ces manœuvres sont menées contre le narcotrafic, ou tous les trafics possibles et imaginables, on n’a pas de raison de le dire aux voisins puisqu’on ne va pas le faire avec eux. C’est un pays qui a quand même 500 000 m² ce n’est pas rien, et par rapport à sa superficie et à son PIB, le Brésil a une armée qui est relativement modeste.

 

-       Jean-René Garcia : toujours concernant ces questions d’armée, vous savez mieux que moi que depuis les années 2000, il y a un « réarmement » de l’Amérique Latine. Même le Pérou achète des avions militaires. Enfin, pratiquement tous les pays en ont acheté, sauf peut-être en Amérique centrale. Il y a certainement eu une tendance générale de hausse des budgets d’armement et d’achat d’armes. Pourquoi dans un continent pacifié ?

 

-       Alain Rouquié : nous allons répondre par deux points. Premièrement, les dépenses militaires de la plupart des pays d’Amérique latine, la plupart pas tous, sont en dessous des 2% que l’OTAN a assigné comme objectif pour ses pays membre. Il y a des pays comme l’Argentine qui en sont à 0,7%. Ce pays n’a pratiquement rien acheté.

 

-       Jean-René Garcia : oui, mais elle dispose d’une forte police intérieure.

 

-       Alain Rouquié : oui, mais c’est autre chose. C’est vrai que la plupart des armées servent de gendarmerie. Alors, il y a certains pays qui dépassent les 2%. Très curieusement l’Equateur dépasse, il doit être à trois et quelques pour cent. Le Pérou quant à lui doit être à 1,2%, c’est très peu.

 

-       Jean-René Garcia : mais pourquoi le Pérou achète des avions d’entraînement et de combat ?

 

-       Alain Rouquié : les dépenses péruviennes en matière d’armement sont faibles. C’est de l’ordre de 1,2% du PIB pour l’ensemble.  A l’opposée, il y a Cuba qui est à 5%, mais les Etats-Unis sont à 5% également. La plupart des pays dépensent peu, tout dépend d’ailleurs, comme vous le faisiez remarquer, de ce qu’on place dans le budget militaire. Certains y placent les forces de sécurité, d’autres les polices.  Mais globalement les dépenses militaires sont faibles.

Deuxièmement, dans la période récente, les pays d’Amérique latine se sont aperçus qu’ils étaient descendus trop bas en matière de budget. Pourquoi ? Parce qu’après les dictatures militaires, on a comprimé les budgets au point que, en Argentine par exemple, il n’y avait pratiquement plus d’armée. Ce sont des « armées désarmées », le continent est un continent désarmé. Encore au Brésil, les pilotes d’avion de chasse ne faisaient pas le nombre minimal d’heures de pilotage qui permet d’avoir la qualification internationale. Sur les vieux mirages, il y avait les trois quarts qui ne fonctionnaient plus. Donc il a fallu se remettre au niveau. Alors dépense oui, mais le fait que certains de ces pays achètent des Gripen qui ne sont pas chers et qui ont un tout petit rayon d’action, montre que c’est plutôt pour poursuivre les avions des narcotrafiquants et non pour aller bombarder les pays voisins.

Dans les rapports entre ces pays, en dehors de certains comme le Pérou et l’Equateur, ou parfois l’Equateur et la Colombie, le Venezuela et la Colombie, il n’y a pas d’hypothèse de guerre qui s’applique à leurs voisins. L’Argentine et le Brésil ne sont plus des rivaux militaires. L’Argentine a fait la « paix perpétuelle » avec le Chili. Donc, premièrement il y a un problème de statut, il faut avoir une armée, tous ces pays en ont et en ont d’ailleurs souffert. Mais ces armées étaient des armées de guerre civile. Aujourd'hui, quand on achète des avions, ce n’est pas pour mener des guerres civiles, c’est évident. On le fait pour le statut et pour la protection de l’espace. Quand vous avez un pays qui a des ressources off-shore considérables comme le Brésil, je n’aurais pas compris qu’ils n’aient pas acheté un porte-avion à la France, même si ce porte-avion ne bouge plus, il est dans le port de Rio, et acheté des avions qui soient récents et capables d’être utilisés, alors que les vieux mirages étaient excellents, et même s’ils ont été remis à neuf ils ne pouvaient plus être utilisés pour la sécurité des 8 millions de km², ça fait beaucoup. Je ne crois pas qu’il y ait de course aux armements, car une course aux armements, c’est différent. Alors évidemment, ils sont très attentifs quand d’autres pays achètent des avions, etc… On se demande tout de suite ce qu’ils vont faire, mais je crois que ce qu’on achète beaucoup (le Venezuela et autre) ce sont des armes légères pour armer la police.

 

-       Jean-René Garcia : on transformerait la police en troupe d’élites au Brésil, en gendarmerie en Mexique ?

 

-       Alain Rouquié : oui, il faut voir comment sont armées les polices militaires au Brésil. Elles sont sur armées. C’est un problème, parce qu’on tue beaucoup. Elles ne font pas de la sécurité, mais de la répression, de l’attaque aux délinquants. Il n’y a donc pas de course aux armements avec une armée conventionnelle qui puisse attaquer les voisins, d’abord parce qu’il n’y a plus d’ennemis, et il n’y a plus d’hypothèses de guerre de ce type-là. Même s’il y a des tensions aux frontières…L’Amérique latine est, avec l’Europe, une des seules zones de paix qui existent dans le monde. Essayez de regarder les grands pays du monde, prenez les BRIC. Le seul pays qui n’ait pas l’arme atomique par accord international et par Constitution c’est le Brésil, parce que le Brésil est un pays pacifique comme tous les autres pays d’Amérique latine. C’est une zone de paix. Non seulement à cause du Tlatelolco (traité signé à Tlatelolco, au Mexique en 1967), mais parce que c’est une zone de paix, et ça l’a toujours été, c’est pour ça d’ailleurs que les militaires ont pris le pouvoir, parce qu’ils n’avaient pas autre chose à faire.

 

-       Jean-René Garcia : oui, d’ailleurs Simon Bolivar disait qu’il fallait faire attention à ce que l’armée ne serve pas à l’intérieur plutôt qu’à l’extérieur.

 

-       Alain Rouquié : bien sûr, il faut l’utiliser à l’extérieur, d’où l’idée d’hommes ou de certains présidents de créer les casques blancs pour aller faire du développement, ça n’a pas très bien marché, mais enfin les militaires latino-américains sont très présents dans les opérations de maintien de la paix des Nations Unies. Et les casques blancs constituent une dérivation qui permet de se tenir tranquille.

 

-       Jean-René Garcia : donc les latino-américains sont vraiment présents dans les OMP (Opérations de Maintien de la Paix) ?

 

-       Alain Rouquié : ils ont été présents à Haïti.

 

-       Jean-René Garcia : oui, pour remplacer la police ?

 

-       Alain Rouquié : à Haïti, ils ont tout fait. C’est un général brésilien qui a dirigé les forces des Nations Unies. Ils ne vont pas fréquemment ailleurs, mais là où ils ont été, il y avait une responsabilité latino-américaine.

 

-       Jean-René Garcia : alors justement il y a une question que je me pose dans ce processus : en premier lieu, pourquoi d’abord le Mexique ne joue-t-il pas son rôle de leader de l’Amérique centrale qu’il devrait jouer, comme le Brésil qui joue le sien en Amérique du sud ? Et puis pourquoi les Mexicains n’augmentent pas leur budget militaire ?

 

-       Alain Rouquié : c’est deux choses séparées et différentes. Le Mexique a eu la volonté, avant 2000, d’être un leader d’Amérique latine, « LE » leader d’Amérique latine, et d’être un leader du monde en développement. Et que ce soit sous le président Luis Echeverria ou sous le président José Lopez Portillo, le Mexique avait une politique très affirmée de présence internationale, et d’indépendance, qu’on peut remonter à Cardenas dans les années 1940.

Ses relations avec les pays progressistes du monde étaient fortes. Mais, le Mexique d’après 1993, n’est plus le même pays. Il n’a plus le même régime, et à partir de 2000, c’est un pays en démocratie. Il y avait une adéquation pendant les 70 ans de domination et d’hégémonie du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI), entre un modèle économique, un modèle politique qui était l’autoritarisme, et une relation tendue, mais qui nourrissait les deux modèles avec les Etats-Unis, une relation défensive.

Cela ne voulait pas dire que le Mexique allait attaquer les Etats-Unis. Mais dans le discours, dans la rhétorique, il était un des leaders du tiers-monde, et donc loin des Etats-Unis alors qu’il en était très près. A partir de l’Accord de Libre Echange Nord-Américain (ALENA), il y aura une interpénétration de l’économie du fait que le Mexique est devenu un grand pays industriel en sous-traitant (disons qu’il participe aux chaînes de valeur nord-américaines), car il produit un quart des voitures que les Etats-Unis achètent. C’est un grand pays industriel, et pendant très longtemps, il était le premier exportateur d’Amérique latine, très loin devant le Brésil qui était auparavant un pays très fermé. Dans les années 2000, le Brésil ne dépassait pas 60 milliards de dollars en exportation, et le Mexique arrivait à 150 milliards. C’était « le grand pays exportateur ».

 

La démocratie, l’ouverture économique, l’ouverture politique… Aujourd’hui, le Mexique n’a plus l’ambition d’être le leader du tiers-monde, ou celui de l’Amérique latine, et il a été obligé de reconnaître la puissance brésilienne.

 

-       Jean-René Garcia : mais récemment alors. Parce que rien qu’en 2009, ce n’était pas encore le cas, n’est-ce pas ?

 

-       Alain Rouquié : oui, en 2009 le Mexique était tellement empêtré dans le narcotrafic, et n’avait pas de marge de manœuvre pour manifester sa présence, et il avait besoin des Etats-Unis dans cette lutte, si bien qu’il avait délaissé sa politique extérieure. Mais ça ne veut pas dire que la politique extérieure du Mexique soit alignée à celle des Etats Unis. On l’a vu concernant l’Irak aux Nations Unies. Mais les marges de manœuvre se sont rétrécies d’une part, et d’autre part une politique flamboyante vis-à-vis de l’extérieur ne correspond plus aux besoins du régime, qui n’est plus le même, même avec le même parti qu’avant 1993 et avant 2000.

 

Si on fait la comparaison, vous avez d’un coté l’UNASUR suscité par le Brésil, et vous avez de l’autre, le programme « Puebla Panama » du Mexique qui a été une toute petite chose qui n’a pas donné des résultats très probants, même s’il y avait des idées qui étaient très pertinentes. Les relations du Mexique sont néanmoins bonnes entre tous les pays d’Amérique centrale et avec les Caraïbes aussi. Le Mexique joue le rôle qui lui appartient, mais je ne pense pas qu’il considère que ce soit aujourd’hui son objectif principal.

 

-       Jean-René Garcia : pensez-vous vraiment que le rôle des narcotrafiquants, non seulement au Mexique, mais également dans d’autres pays, puisse remettre en cause l’Etat de droit ?

 

-       Alain Rouquié : on pourrait y répondre avec deux exemples. Je crois qu’au Mexique ça ne remet pas en cause l’Etat de droit, ça l’empêche de s’installer parce que l’Etat de droit n’a pas été totalement réalisé au Mexique à travers les 14 ans de démocratie. Cela constitue un obstacle. Ceci étant, en Colombie, il y a eu des moments où on croyait que le narcotrafiquant avait pénétré tout l’appareil d’Etat, et apparemment la Colombie fonctionne, économiquement, politiquement, et socialement, en dépit du fait qu’il y a en plus une guérilla qui se nourrit de narcotrafic. Donc il ne faut peut-être pas aller jusqu’aux extrêmes en considérant que la partie est perdue, mais c’est vrai que dans un Etat fédéral comme au Mexique, il y a localement des collusions qui sont évidentes et difficiles à remettre en cause entre le narcotrafic et le pouvoir politique.

Le problème est le suivant : je crois que depuis 2000, il y a la volonté de faire les réformes nécessaires pour avoir une police et une justice qui soient fiables, honnêtes, et efficaces, mais on est loin du but. En matière de justice, il y a des avancées, en matière de police, les forces de police qui sont les forces de police locales sont plus dangereuses qu’utiles. Et je crois que, quelle que soit la volonté ou le désir du gouvernement fédéral d’avancer dans la bonne direction, les choses ne sont pas très faciles. Vous savez qu’en matière de police, par exemple, il y avait eu des polices du type FBI qui ont été successivement créées et dissoutes parce que les chefs étaient achetés par le narcotrafic, et il y avait dans certaines zones, Sinaloa par exemple, des narcotrafiquants qui étaient protégés par des policiers, car comme disait un Général mexicain, qui résiste à un coup de canon à 10 000 dollars ? Maintenant ce ne sont plus 10 000 dollars, ce sont des millions de dollars. C’est donc très difficile. Mais le narcotrafic n’est pas uniquement un problème mexicain. C’est aussi un problème des Etats-Unis, et c’est de là que viennent les armes.

 

-       Jean-René Garcia : alors est-ce que les armes proviennent exclusivement des Etats-Unis, ou proviennent-elles des anciennes guérillas du Nicaragua, du Guatemala ?

 

-       Alain Rouquié : Les narcos ont des armes neuves : des M16, des armes américaines qui viennent des Etats-Unis, où on peut les acheter librement.

 

-       Jean-René Garcia : donc c’est un faux débat, une polémique politique ?

 

-       Alain Rouquié : il y a des boutiques d’armes sur les 3000 km de frontières mexicaines/étasuniennes, et on les achète librement. Ensuite, on prend sa voiture et on passe de l’autre coté. Les narcotrafiquants sont surarmés. Et l’argent par où il passe ? Par les circuits américains, car les Etats-Unis représentent le premier marché pour la drogue.

40% de la cocaïne mondiale y est donc consommée. Pendant très longtemps, le système PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel), qui contrôlait tout maîtrisait aussi cette délinquance au Mexique. Maintenant elle a pris une telle force, une telle richesse que ce n’est plus possible. Quand vous voyez que le principal Capo du narcotrafic est dans la liste des milliardaires de Forbes, à coté d’un des principaux banquiers mexicains cela vous laisse songeur. Et ce n’est pas facile à neutraliser, à réduire. Et lorsque Calderon s’est lancé en 2006 sans avoir de police, sans avoir de moyen, dans une guerre contre la drogue, il était sûr qu’il la perdrait. Il n’avait pas les instruments pour faire cette guerre. Il a perdu politiquement, mais aussi parce que ça n’a pas réduit la délinquance et le narcotrafic. Si vous vous lancez dans ce type d’aventure sans en avoir les moyens qui sont une vraie police, des vrais instruments, des services de renseignements efficaces, vous êtes sûr de perdre la guerre. D’abord, qu’est-ce que ça veut dire « guerre » ? C’est War on Drug, la traduction de l’américain. On ne fait pas la guerre au narcotrafic, on utilise la police pour le narcotrafic, on utilise les renseignements, c’est un problème de simple police. Donc tout cela était évidemment destiné, selon moi, à compenser une élection qui est restée pour beaucoup douteuse, ou alors pour avoir un appui américain, et ils ont eu cet appui avec Merida », avec une certaine réticence par rapport à la Colombie, où le « Plan Colombie était quand même beaucoup plus généreux que le « Plan Merida ».

 

-       Jean-René Garcia : et pour ce qui est de la corruption, phénomène qu’on a souvent du mal à appréhender, parce que très difficile à mesurer. Est-ce que vous croyez que la corruption qui a été à des taux relativement élevés dans certains pays puisse vraiment porter atteinte à la démocratie ou à l’Etat de droit en Amérique latine ? En effet, on pourrait savoir ce qu’est la corruption, mais on ne sait pas trop comment la mesurer. Est-ce que vous pensez que c’est une atteinte forte, capable de remettre en cause les démocraties ou de les infléchir dans leur politique ?

 

-       Alain Rouquié : Il y a un problème culturel, vous savez ce que disait ce grand penseur de la politique latino américaine, ou plutôt mexicaine qui s’appelait Carlos Hank Gonzalez: « Un politico pobre es un pobre politico »[1]. Culturellement, c’est acceptable et c’est accepté. Ils considèrent qu’ils sont là donc ils en profitent. Même si ce n’est plus le cas dans presque tous les pays, cela l’est peut être encore au Mexique,  parce qu’il n’y a pas encore de possibilité de réélection.

 

C’est tout de même fini parce que le niveau d’éducation est monté. Il y a cette nouvelle classe moyenne mieux éduquée, ayant accès aux informations, aux moyens de communication, et qui n’accepte plus que les affaires d’Etat ne soient pas transparentes, ou que certains utilisent l’Etat comme relais, pour détourner des biens publics, et je crois que dans une Amérique latine où la charge fiscale est très basse, c’est encore acceptable. Au Guatemala et au Mexique, la charge fiscale est entre 11 et 12%. On n’en parle pas suffisamment, mais il y a des pays comme le Brésil ou l’Argentine, où la charge fiscale est au niveau de l’OCDE, à 20%. Tout le monde est contribuable, et tout le monde se dit « mais c’est mon argent ! » et pourquoi je payerais des impôts pour que ce parti ou cet homme politique l’utilise à son compte ? On assiste aujourd’hui à la fin de l’impunité dans un certain nombre de pays. Qu’on ait vu remettre en cause le président, le vice-président et quelques ministres du Guatemala, c’est extraordinaire. L’impunité ça ne marche plus !

 

Au Brésil par exemple, l’impunité ça ne marche plus, ça n’a pas marché avec l’affaire de Petrobras. Pourquoi ? Parce qu’il y a des juges indépendants, au point qu’au Brésil, j’ai entendu récemment des voix « autorisées » disant le scandale que représente le gouvernement des juges. Il y a une « judiciarisation de la politique qui est déstabilisatrice. Il est vrai qu’on peut s’interroger là-dessus, mais je pense qu’aujourd’hui il y a des justices indépendantes, et il y en aura de plus en plus qui font leur travail, et donc l’impunité sera beaucoup plus difficile. Il y a de la corruption partout, dans tous les pays du monde, mais parfois il y a des justices qui vont jusqu’au bout, et qui font que les corrompus doivent rendre l’or, et ça, c’est tout à fait nouveau en Amérique latine.  Le Guatemala est un cas assez spécial parce qu’il y a eu une commission internationale qui a aidé les juges et leur a donné le poids nécessaire pour s’en prendre au président de la République, qui en plus était un Général, et dont tout le monde pensait qu’il allait être sciemment impressif, et apparemment, ce n’est pas de ce côté-là qu’il a péché mais d’un autre coté, donc c’est quand même tout à fait nouveau. Au Brésil, le système judiciaire est très compliqué, très fragmenté, très superposé, mais ça ne laisse pas passer toutes les compromissions et toutes les déviations de biens publics.

 

-       Jean-René Garcia : Merci beaucoup Monsieur l’Ambassadeur.

 

Entrevue réalisée par Jean-René Garcia

Conseiller spécial auprès de Catherine Bréchignac,

Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences

Ambassadeur délégué à la science, la technologie et l’innovation

 

Professeur des Universités associé en Droit public

HDR en Droit Public, HDR en Philosophie, HDR en Science politique

Membre de la direction du bureau du laboratoire CERAL EA 3968

Co-directeur du Master 2 « Études Stratégiques »

Université Paris 13 – Sorbonne Paris Cité



[1] En français : «  Une politique pauvre est une pauvre politique »


Chers tous, 

 

J'ai l'honneur de vous annoncer que, sur proposition du Doyen Anne fauchon, j'ai été élu par le Conseil de la Faculté de Droit, Sciences Politiques et Sociales de l'Université Paris 13 - Sorbonne Paris Cité Vice-Doyen aux relations internationales et institutionnelles le 18 septembre 2017.


Eléments de comparaison des politiques de défense sud-américaines et européennes : le rêve de Simon Bolivar confronté à l’actualité politique

Par Jean-René Garcia

Professeur des universités associé en droit public

Université de Paris 13 – Nord – Sorbonne Paris Cité

Cet article a été publié dans l'ouvrage « L’Autonomie stratégique de l’Union Européenne : publié aux Editions Larcier en 2015

 

 

« Pourquoi me tuez-vous ? Eh quoi ! Ne demeurez-vous pas de l’autre côté de l’eau ? Mon ami, si vous demeuriez de ce côté, je serais un assassin et cela serait injuste de vous tuer de la sorte, mais puisque vous demeurez de l’autre côté, je suis un brave, et cela est juste »[1].

 

Blaise Pascal

 

Dès les débuts de l’indépendance et lorsque les constituants latino-américains furent amenés à inventer les nouvelles Chartes du continent, la question de l’armée constituait déjà un élément fondamental du nouvel ordonnancement politique[2]. Simon Bolivar, en 1826, énonçait ainsi les termes de la dialectique qui allait occuper l’ensemble de l’Amérique depuis sa création jusqu’à nos jours : « L’Armée est chargée de garder la frontière. Dieu nous protège qu’elle retourne ses armes contre les citoyens »[3].

 

Or, il est vrai que l’on constate un paradoxe en Amérique latine. Peu de guerres de grande ampleur jalonnent l’histoire de ce continent des XIXe et XXe siècles, excepté la guerre de la triple alliance de 1865, la guerre du Pacifique de 1879 et la guerre du Chaco de 1832. Il faut bien sûr ajouter les multiples guerres que livra le Mexique avec les États-Unis (et la France sous Napoléon III en 1861). Mais, dans l’ensemble, les conflits armés qui sévirent en Amérique latine se déroulèrent à l’intérieur des États opposant guérillas et mouvements populaires aux dictatures militaires[4]. Ce sont donc essentiellement les processus de transition et consolidation démocratique des années 1980 et 1990 qui permirent de redéfinir le rôle de l’armée sur le continent latino-américain [5]. Retirées du champ politique, les forces armées ont, dans la plupart des cas, respecté les normes démocratiques et soutenu les présidents démocratiquement élus. Comme le dit Hubert Gourdon : « On peut citer une pacification idéologique de ces sociétés dont les intellectuels, dessaisis par l’histoire d’un marxisme autrefois érigé soit en utopie soit en mythes propagateurs de violence, se sont semble-t-il, convertis à une perception pluraliste de la politique identifiée à la démocratie. Un deuxième argument à l’appui de ce retrait des militaires évoque la conversion des États-Unis qui firent le choix de confier exclusivement au jeu aléatoire de ce pluralisme les impératifs de leur géopolitique impériale »[6].

 

Mais, à partir des années 2000, les choses vont évoluer et l’armée va acquérir un nouveau rôle stratégique. En effet, la forte croissance économique de cette période, l’arrivée de leaders politiques charismatiques comme Evo Morales, Hugo Chavez, Rafael Correa, Lula Da Silva, Dilma Roussef, Alvaro Uribe, Manuel Dos Santos, aux options politiques bien tranchées et bénéficiant d’un fort soutien populaire[7] et une fois évacuée « l’ombre des dictatures » pour reprendre l’expression d’Alain Rouquié[8], l’armée va de nouveau investir le champ des politiques gouvernementales. Ainsi, la bonne tenue de l’économie, les nouvelles idéologies « anti-impérialistes » des nouveaux gouvernements à tendance « révolutionnaire » comme au Venezuela, en Bolivie, ou en Equateur, la lutte contre la guérilla des FARCS en Colombie menée par les présidents Alvaro Uribe et Manuel Dos Santos, la volonté du Brésil, leader parmi les pays émergents d’occuper une place géopolitique importante[9] vont devenir des éléments fondamentaux pour l’analyse des politiques publiques de défense de ces pays-là. On peut ajouter à ces facteurs le rôle, plus ou moins reconnu selon les pays, des militaires dans la lutte contre le narcotrafic. Cette nouvelle configuration des forces armées va donc permettre de financer à nouveau leur modernisation et redéfinir leur positionnement dans la sphère civile.

 

L’armée se réarme en Amérique latine ! Des budgets de plus en plus conséquents sont consacrés dans presque tous les pays du continent à l’armement, indépendamment, semble-t-il, de menaces réelles de conflits armés transfrontaliers. De surcroît, depuis les années 1990, la problématique de l’intégration régionale est devenue l’un des axes fondamentaux des politiques étatiques sur le continent comme le démontre l’apparition de nombreuses organisations régionales, (Mercosur, Pacte Andin, CAN, Alena, Unasur…) [10]. Or, certaines de ces organisations régionales, et notamment l’Union des Nations de l’Amérique du Sud (UNASUR), ont prévu dans leurs statuts une collaboration militaire plus étroite dont l’un des buts avoués réside dans la création d’un véritable espace de défense militaire du continent. Cette nouvelle donne stratégique pose donc des questions. En fait, les pays latino-américains regardent de plus en plus du côté du vieux continent afin de construire une intégration régionale plus élaborée, s’inspirant dans une certaine mesure de l’Union européenne (UE).

 

En effet, le réarmement de l’Amérique latine de ces dernières années a d’abord posé la question d’une éventuelle course aux armements sur le continent[11]. L’achat massif d’armements modernes, l’augmentation des budgets militaires ont suscité de nombreuses interprétations de ce phénomène nouveau. On peut définir la course aux armements comme un processus évolutif lorsque deux ou plusieurs pays d’une même région se réarment parallèlement en vue d’une menace d’une éventuelle attaque du voisin[12]. Cette définition géopolitique ne semble pourtant pas convenir à l’analyse du réarmement latino-américain.

 

Cette « menace éventuelle de l’État voisin », qui avait donné lieu, dans une certaine mesure, à une course aux armements nucléaires, concernait essentiellement l’Argentine et le Brésil des années 1990. Mais les deux pays ayant finalement renoncé, par les accords bilatéraux de 1991[13], à l’acquisition de l’arme nucléaire, le cycle de la « course aux armements nucléaires » semblait alors se clore dans la région[14]. Certes, les conflits entre nations sont toujours possibles et l’incursion de l’armée colombienne dans le territoire équatorien au cours de l’année 2008 avec « l’opération Phénix » afin de combattre les bases militaires de retraite des FARCS, qui s’était soldée par la mort du n° 2 des FARC, Raul Reyes, suscitant toute une série de tensions entre l’Equateur, la Colombie et le Venezuela, démontre que les conflits armés interétatiques sont toujours possibles. Mais, même dans des situations extrêmes, les pourparlers entre les différents acteurs du conflit avaient fini par aboutir à une solution pacifique qui ne déboucha pas sur un conflit interétatique entre ces trois pays, la crise se résolvant quelques mois après par des pourparlers diplomatiques dont une partie fut réalisée au sein de l’UNASUR.

 

Le réarmement massif en « armes lourdes »[15] des pays du continent latino-américain ne semble donc pas correspondre à la perception de menaces réciproques. Elle obéit, semble-t-il, à d’autres stratégies. En effet, postuler que les achats d’armes du Brésil sont effectués afin de contrer une possible attaque militaire de l’Argentine ne semble pas réaliste. De même, imaginer que le Chili se réarme afin de faire face à une éventuelle invasion de l’immense armée brésilienne laisse là aussi perplexe. On ne peut donc soutenir légitimement que les pays latino-américains se réarment dans un souci d’une menace d’invasion ou d’attaque militaire de leurs voisins.

 

Dès lors, quelles sont les raisons à la base de ce réarmement militaire ? Les réponses sont multiples. Des États comme le Chili estiment que leur réarmement relève désormais d’un processus de modernisation classique de leur appareil militaire. Les forces armées considèrent que le pays étant revenu à une démocratie consolidée, le temps est venu de moderniser leurs équipements obsolètes qui jusqu’à présent avaient été laissés en friche par les gouvernements civils pour des raisons essentiellement idéologiques. On se souvient que lors du coup d’État militaire du Général Pinochet en 1973, le palais présidentiel dans lequel s’était réfugié le Président Allende avait été attaqué et bombardé par des avions militaires chiliens. La démocratie chilienne ayant retrouvé un fonctionnement normal, la question de la modernisation de l’armement n’est plus alors une question politique mais redevient un élément de la définition d’une politique de défense nationale.

 

D’autres raisons économiques peuvent venir à l’appui du réarmement militaire latino-américain. L’embellie économique de la région, l’essor de l’exportation des matières premières sont des éléments de nature à expliquer les dépenses massives des gouvernements nationaux dans l’équipement militaire[16]. De plus, on ne peut nier, surtout dans le cas du Brésil, la volonté des entreprises nationales productrices d’armes d’accroître leur part de marché dans l’exportation de la production sur le marché régional.

 

Mais le réarmement militaire latino-américain et surtout sud-américain s’explique aussi, et c’est peut-être là une de ses raisons principales, par la construction d’un projet de défense continentale et la création de l’UNASUR[17]. Cette union permettrait, comme dans le cas de la défense européenne, d’entrevoir une possibilité de réarmement des États sud-américains dans le but d’une harmonisation de leur politique militaire et de la création d’une défense continentale. Les références latino-américaines au modèle d’intégration européenne sont légion. Malgré les problèmes actuels que subit le continent, les réalisations concrètes de l’intégration de l’UE inspirent encore les décideurs politiques latino-américains[18]. L’idée (ou le prétexte) annoncé par les décideurs politiques des pays d’Amérique du Sud résiderait donc dans l’idée que l’UNASUR, ainsi que les autres instruments de coopération régionale, rendraient impossible les confrontations armées entre les États de la région. En fait, pour les tenants de cette théorie, il suffirait d’effectuer une comparaison entre la construction des politiques de défense continentale de l’UE dans laquelle l’achat d’armements nouveaux par un pays n’est pas vu comme une menace contre les autres pays de l’UE ou comme une course aux armements.

 

On peut alors véritablement se demander quelles sont les raisons du réarmement latino-américain ou plutôt du réarmement des pays de l’Amérique du Sud [19] ? Correspond-il réellement à la construction du vieux rêve de Simon Bolivar de créer une seule nation pour l’Amérique latine et qui passerait par l’étape de la construction d’une défense continentale à l’image de celle de l’UE ? Ou les raisons de ce réarmement ne résideraient-elles pas dans d’autres éléments propres aux politiques de défense nationales des pays de la région ?

 

Afin, d’effectuer une comparaison des politiques de défense continentale de l’Amérique du Sud et de l’UE, il s’agira donc d’analyser les nouvelles configurations des armées en Amérique du Sud en période démocratique (I). Puis nous verrons l’évolution du processus d’intégration militaire en Amérique du Sud au travers de la création de l’UNASUR et ses différences avec la défense de l’UE (II).

 

 

I. LA NOUVELLE CONFIGURATION DES FORCES ARMÉES

EN AMÉRIQUE DU SUD

 

            A partir du retour à la démocratie des pays d’Amérique latine, dans les années 1980, les forces armées vont devoir redéfinir leur rôle dans la société et quitter la sphère politique. Il s’agit là d’une évolution majeure qu’il convient analyser (A) afin de mieux appréhender les divergences des doctrines militaires européenne et latino-américaine en matière de défense continentale (B)

 

 

A : L’évolution du rôle des forces armées latino-américaines en période démocratique

 

Les processus de transition des années 1980, puis de consolidation démocratique des années 1990, ont permis de redéfinir le rôle de l’armée sur le continent latino-américain. Comme nous l’avons évoqué, retirées du champ politique, les forces armées ont, dans la plupart des cas, respecté les normes démocratiques et soutenu les présidents élus lors d’élections libres. Les guérillas, excepté en Colombie, vont, elles aussi, peu à peu disparaître[20]. Le début des années 1980 fut donc marqué sur le continent latino-américain par le passage progressif de nombreuses dictatures militaires à la démocratie [21].

 

Dans les années 1970, les régimes militaires produisaient l'illusion du « miracle économique » par le recours notamment à la dette extérieure. Or, ce système déstructurant mit rapidement en évidence l’échec économique des régimes dictatoriaux. Les militaires, qui avaient annoncé qu'ils n'étaient au pouvoir que pour une période déterminée, afin d'assurer le retour à une « vraie démocratie » avec des élections libres, virent ainsi peu à peu leur pouvoir contesté. Dès lors, les régimes politiques latino-américains entrèrent, à la fin des années 1970, dans un processus de transition démocratique. La chute des régimes militaires était donc essentiellement due à une perte de confiance en les militaires au pouvoir qui n'arrivaient plus à gérer la crise économique. Dans ce contexte, la transition démocratique devint peu à peu une possibilité envisageable par les acteurs politiques latino-américains. Les militaires se trouvèrent ainsi dans l'obligation d'entamer des négociations pour le retour à la démocratie dans leur pays et, selon l’expression d’Olivier Dabène, « telle une vague submergeant le continent, la démocratie s'installa dans treize pays d'Amérique latine entre 1979 et 1990 n'épargnant guère que Cuba ou le Mexique » [22].

 

C’est à cette époque, avec notamment les conclusions de la « Commission Kissinger », que la démocratie fut considérée à nouveau comme le meilleur moyen d’assurer une croissance économique dans les pays latino-américains. Ainsi, la consolidation démocratique fut considérée comme le moyen privilégié permettant d’assurer ce que l’on a appelé « la gouvernabilité de ces pays ». Ce changement de politique des États-Unis érigeait la démocratie et son corollaire le libéralisme comme une garantie essentielle contre la menace « communiste »[23]. Cela incitait ainsi les forces armées à se retirer du champ politique. Pendant 20 ans, depuis le processus de transition démocratique des années 1980, l’armée va donc rester dans ses casernes. La décision de l’Argentine et du Brésil de renoncer à l’acquisition de l’arme nucléaire, la relative pacification à propos des conflits frontaliers ainsi que la volonté des forces armées à la fois de redorer leur image et de ne plus intervenir dans les processus politiques y compris en raison des lois « d’amnistie post-transition démocratique » ont pu permettre le retrait de l’armée des débats politiques[24].

 

Certes, si les conflits interétatiques semblaient peu à peu disparaître du spectre politique de l’Amérique du Sud, il y avait encore à l’intérieur des États des confrontations impliquant les forces armées. On ne peut oublier le conflit entre les FARCS, les paramilitaires et le Gouvernement colombien ainsi que le conflit entre l’armée et les forces de police en Bolivie en 2001 qui dériva en affrontements meurtriers (plus de 60 morts) [25]. Ces cas de conflits intérieurs parfois déstabilisants pour les gouvernements trouvaient leurs origines dans des luttes politiques internes.

 

Dans ce contexte et en pleine expansion économique à partir des années 2000, la définition du rôle de l’armée fut à nouveau à l’ordre du jour des agendas politiques des gouvernements latino-américains. En fait, l’Amérique latine dut répondre à trois questions fondamentales sur le rôle de son armée. Fallait-il moderniser l’armement devenu obsolète des forces armées ? Cette modernisation de l’armement n’allait-elle pas conduire à une course aux armements dans les pays du continent ? Fallait-il renforcer le processus d’intégration régionale par la constitution d’une défense continentale ? Il s’agit d’analyser les réponses que donnèrent les gouvernements des pays de l’Amérique du Sud à ces questions.

 

 

B : Défense européenne et défense sud-américaine :

une doctrine militaire divergente

 

Afin de tenter de répondre aux questions que nous venons d’évoquer, il convient de revenir sur le contexte géopolitique des années 2000 et notamment  sur ce que l’on a appelé l’ère Bush. Après le « 11 septembre », le Gouvernement Bush théorisa une nouvelle doctrine militaire. Cette doctrine, appelée « la nouvelle Triade », prônait essentiellement des investissements massifs en matière de lancement de missiles à grande portée. De plus, la défense militaire devait essentiellement être assurée par des missiles et les armes nucléaires devaient faire l’objet d’une nouvelle modernisation[26].

 

Cette nouvelle doctrine militaire, qui ne concernait pas en tant que telle l’Amérique latine, eut portant pour effet de revitaliser les entreprises privées d’armements en leur ouvrant de nouveaux marchés. Par ailleurs, l’administration Bush s’entoura de conseillers chargés d’élaborer le concept de « guerre préemptive » et dont le substrat théorique résidait dans une conception nouvelle de la puissance de l’État. La puissance de l’Amérique n’était plus issue d’un pouvoir de dissuasion ou d’une politique « d’endiguement » qui l’avaient par exemple incitée durant la guerre froide à certaines interventions militaires directes dans des pays pouvant basculer dans le camp communiste comme lors de l’invasion de l’île de la Grenade en 1983 par le Président Reagan. En effet, la nouvelle doctrine militaire des États-Unis prônait, dorénavant, l’intervention réelle et directe des forces armées réalisée indépendamment de l’ONU sur des pays à « menace potentielle » avant que ne se déclare un conflit avec leur pays. C’est d’ailleurs cette politique qui fut appliquée notamment à l’occasion de la guerre d’Irak.

 

Il est clair que cette nouvelle doctrine militaire changea les paradigmes de défense dans les pays du continent. Certes, l’achat d’armements a toujours été considéré comme un déterminant de la force pour un pays en pleine croissance et s’est converti en l’un des éléments symboliques de la puissance. Mais, au-delà de cette théorie, la doctrine militaire latino-américaine changea radicalement dans les années 2000 à l’instar de celle des États-Unis. Dégagées des idéologies qui faisaient des forces armées des « acteurs dangereux » pour le système démocratique, pénétrées par une nouvelle « théorie de la guerre préemptive » des États-Unis, les forces armées des pays latino-américains vont alors demander à leurs gouvernements  démocratiquement élus, dans le cadre d’un marché d’armes en pleine expansion, d’investir dans l’achat d’armements. Ainsi, les dépenses militaires des années 2000 des pays d’Amérique latine vont représenter le double de celles de la décennie des années 1990.

 

Du point de vue strictement stratégique, les pays d’Amérique du Sud ont donc construit des doctrines militaires nationales allant à l’appui de ces achats massifs d’armements. Devenu le pays émergent par excellence de l’Amérique du Sud, le Brésil put arguer que ses richesses naturelles lui imposaient d’organiser une armée moderne avec des capacités réelles de défense de son territoire qui nécessitait des investissements massifs en matière d’armements. Le Chili fit prévaloir sa théorie de la « mer présentielle » qui rendrait ce pays responsable en raison de sa géographie particulière d’organiser une armée capable de défendre son territoire côtier mais pouvant se projeter au-delà des eaux maritimes nationales pour défendre l’ensemble du continent. Dans une autre mesure, le Gouvernement colombien confronté aux FARCS soulignait l’impérieuse nécessité de structurer une armée moderne à même de lutter contre la « subversion » menée par la guérilla. Le problème était différent au Venezuela où le processus de réarmement était essentiellement dû au nouveau rôle idéologique attribué pendant la période Chavez aux forces armées devenues un instrument de lutte contre « l’impérialisme » et non plus seulement une institution chargée de la défense du territoire. Par ailleurs, toutes les armées ou presque des pays du continent latino-américain ont eu un rôle plus ou moins important dans la lutte contre le narcotrafic endémique constituant là aussi un argument propice au réarmement de l’Amérique latine.

 

Quels que fussent les arguments avancés par les différents gouvernements nationaux, ceux-ci s’appuyaient aussi sur la nécessité d’organiser une défense continentale. Le réarmement des pays d’Amérique du Sud se fit depuis la création de l’UNASUR dans un cadre normatif légal et dans une soi-disant transparence imposée par les institutions de l’organisation internationale à l’image de la construction  de la défense de l’UE dont le réarmement des pays membres ne suscitait pas d’inquiétude d’émergence possibles de conflits frontaliers.

 

Cependant, il existe des différences entre les processus de collaboration en matière de défense de l’UE et la « jeune » UNASUR dont la doctrine de la défense continente ne semble pas encore totalement fixée et dont le leadership politique de certains pays de la région entrave l’efficacité du fonctionnement de cette organisation régionale de défense. Ainsi, il convient d’analyser maintenant les processus d’intégration militaire de l’Amérique du Sud et ses différences avec la défense continentale constituée par l’UE.

 

 

II. LE PROJET D'INTÉGRATION MILITAIRE DE L’AMÉRIQUE DU SUD ET SES DIFFÉRENCES AVEC L’UNION EUROPÉENNE

 

Cela fait déjà de nombreuses années que l’Amérique du Sud à elle aussi « pensé » son intégration régionale et tenté d’instaurer certains traités permettant d’y parvenir. Le plus abouti semble aujourd’hui celui de l’UNASUR et sa tentative de création d’une politique commune de défense continentale (A). Pourtant, malgré les progrès considérables réalisés dans ce domaine, il semblerait que la sous-région soit toujours confrontée à une « fragmentation du concept de défense nationale et de sécurité intérieure » (B).

 

 

A : Les tentatives de création d’une politique commune de défense par l’UNASUR

et le Conseil de défense sud-américain

 

Le projet d'intégration militaire ou plutôt de tentative d'édification d'une politique de défense commune de l'Amérique du Sud va véritablement émerger avec la création de l'UNASUR en 2008. Cette organisation, dont les prémices remontent aux déclarations de Guayaquil de 2002 et Cuzco de 2004, est en fait un traité instituant une véritable organisation intergouvernementale avec pour objectif de renforcer le processus d’intégration de l’Amérique du Sud. La méthode employée par le traité de l’UNASUR s’inspire fortement de la logique d’intégration de l’UE. Il suffit de rappeler que l’objectif principal du traité constitutionnel de l’UNASUR signé le 23 mai 2008 à Brasilia  est de « construire une identité et une citoyenneté sud-américaine et développer un espace régional intégré dans le domaine politique, économique, culturel, environnement, énergie, et infrastructures pour contribuer à l’unité de l’Amérique latine et des caraïbes »[27]. L’UNASUR regroupe aujourd'hui 12 États de l'Amérique du Sud, la Bolivie, la Colombie, l'Equateur, le Pérou, l'Argentine, le Brésil, le Surinam, le Guyana, le Venezuela, le Chili, l'Uruguay et le Paraguay [28].

 

Il convient de revenir sur le contexte international à la base de la création de l’UNASUR pour comprendre la nouvelle conceptualisation de la défense commune sud-américaine. Plusieurs facteurs sont à l’origine du changement d’orientation de l’Amérique du Sud dans ses relations internationales géopolitiques et sa volonté d’intégration militaire. Il faut ici revenir de nouveau sur les évènements du 11 septembre 2001[29]. Au-delà de la conception de la nouvelle doctrine militaire nord-américaine que nous avons évoquée, cette date va aussi marquer une réorientation de la politique américaine dans laquelle, peu à peu, les États-Unis vont se désintéresser militairement du continent latino-américain au profit des pays censés abriter des « terroristes islamistes »[30]. Cela va évidemment laisser une plus grande autonomie aux pays latino-américains dégagés de plus des contraintes du « Consensus de Washington » qui avait, somme toute, défini en grande partie la politique économique de ces pays les deux dernières décennies et freiné les investissements en matière d’armements [31]. Rappelons que l’UNASUR apparaît véritablement en 2008 lors du troisième sommet des présidents sud-américains à Brasilla [32]. Il s’agissait, à l’époque, de créer, au-delà d’un simple traité, un véritable instrument permettant de trouver des solutions communes aux problématiques de la sous-région. Les discussions ne portèrent donc pas exclusivement sur une politique commune de défense mais incluaient aussi plusieurs domaines dont les politiques pouvaient avoir des effets importants sur la gouvernance de la région. Ainsi, les thèmes privilégiés par l’UNASUR sont d’abord assez vastes et sont définis essentiellement par l’article 2 du Traité de l’UNASUR : « L’Union des Nations sud-américaines a pour objectif de développer une approche participative et consensuelle, d’un espace d’intégration et d’unité dans les domaines culturel, social, économique et politique au sein de sa population, en donnant la priorité au dialogue politique et social, à l’éducation, à l’énergie, à l’infrastructure, à la finance et à l’environnement, entre autres, en vue d’éliminer l’inégalité socio-économique, de réussir l’insertion sociale et la participation civique, de renforcer la démocratie et de réduire les asymétries dans le cadre du renforcement de la souveraineté et l’indépendance des État».

 

Par ailleurs, les 12 pays d’Amérique du Sud précisent dans la déclaration du sommet présidentiel de 2008 vouloir aboutir à une forme de Communauté de traités spécifiques, à l’image de l’Europe, éloignant de fait l’Amérique centrale et le Mexique trop proches et surtout trop dépendants des États-Unis.

 

  Avec l’embellie économique latino-américaine des années 2000 et cela malgré la crise de 2008, les économies des pays du continent vont connaître une forte croissance. Dès lors, dans ce contexte, de nouveaux débats vont émerger sur les possibilités et les formes d’intégration régionale les mieux adaptées à l’évolution du continent. De facto, la plus grande partie des pays d’Amérique du Sud va davantage concevoir leurs voisins immédiats comme des partenaires commerciaux potentiels malgré la forte présence des États-Unis dans les marchés des exportations[33]. Mais l’idée de devenir plus indépendant avec la croissance économique se renforça. Dans ce processus, les deux grands leaders de la région, le Brésil  et le Mexique, vont tenter d’étendre chacun leur influence dans les sous-régions du continent latino-américain sur lesquelles ils rayonnaient déjà[34].

 

Le Brésil va tenter de fédérer les pays de l’Amérique du Sud alors que le Mexique va étendre son emprise sur l’Amérique centrale [35] tout en continuant à consacrer 80 % de ses exportations à destination des États-Unis. Il est vrai que le traité de libre commerce de l’Amérique du Nord avec les États-Unis et le Canada et son évolution[36] vont entrainer le Mexique dans une logique de renforcement de ses relations avec l’Amérique du Nord. Cela aura un effet de levier sur les pays d’Amérique centrale qui virent leur centre d’intérêt se déplacer vers le Nord. A contrario, le rapprochement du Mexique avec les États-Unis va affaiblir leur position géopolitique au sein de l’Amérique du Sud, situation dont le Brésil va profiter.

 

Le Brésil va d’ailleurs faire de sa géopolitique régionale un des enjeux politiques de sa politique nationale [37]. Ainsi, dès le début des années 2000, le Brésil va investir l’Amérique du Sud et tenter d’en devenir le leader politique, économique et géopolitique. C’est ainsi que figurent, parmi les premières mesures internationales du Gouvernement du Président Lula, la création d’organes multilatéraux entre tous les pays du Sud afin de tenter de structurer une véritable intégration régionale sud-américaine qui prendra naissance en 2008 avec l’UNASUR.

 

Plusieurs raisons sont à l’origine de cette nouvelle diplomatie du Brésil. Il s’agissait tout d’abord d’accroître de manière significative les projections internationales du pays vers le monde entier afin d’en faire une sorte de représentant commercial des intérêts économiques de la région sud-américaine dans les négociations internationales avec le FMI, le G20 ainsi que d’autres organismes internationaux[38]. Ainsi, en apparaissant comme un leader sud-américain, notamment au sein des organisations régionales comme le Mercosur ou l’UNASUR, voire les BRICS (Brésil-Russie-Inde-Chine-Afrique du Sud), le Brésil, force émergente, put conforter sa diplomatie multilatérale et s’affirmer comme une véritable puissance commerciale indépassable dans le sous-continent.

 

Cette nouvelle dynamique va aussi permettre de mettre en évidence l’intérêt désormais affirmé du contrôle de l’UNASUR par le géant brésilien. C’est le sommet de Santiago du Chili de 2009 qui vit l’apparition de deux conceptions somme toute très différentes du rôle de cette organisation internationale, représentées par le Brésil et le Venezuela.

 

Hugo Chavez, toujours dans la perspective de la sa politique « anti-impérialiste » et de son « socialisme du XXIe siècle » prônait, pour l’UNASUR, l’idée d’un axe militaire unioniste à l’image du Pacte Atlantique. L’UNASUR devrait devenir un organe politique de défense commune du continent fonctionnant comme un véritable mécanise de sécurité collectif impliquant une obligation de défense commune des pays membres du traité. Cette conception assurerait au Venezuela une plus grande solidarité dans sa politique anti-impérialiste à destination des États-Unis.

 

Tel n’était pas le cas du Brésil qui souhaitait faire de l’UNASUR, certes une organisation renforçant l’intégration de la sous-région sud-américaine, mais sous la forme d’espaces de coopération flexible sans automatisme de défense réciproque. Les pays membres du traité se rangèrent finalement à la position brésilienne. Ainsi, les pays se mirent d’accord sur la création du Conseil de défense sud-américaine (CDSA), organe privilégiant l’élaboration d’une politique commune de défense mais sous la forme d’un espace de consultation en matière de défense. D’ailleurs, l’objectif, lors de la création du CDSA, était bien clair. Il s’agissait avant tout d’instituer « une zone de paix basée sur la stabilité et le développement intégral des peuples comme contributeurs de la paix mondiale »[39], mais pas un mécanisme militaire d’intégration régionale.

 

C’est donc, dans les faits, plutôt la conception « souverainiste » qui semble l’avoir emporté. L’UNASUR se placerait dans ce que l’on pourrait nommer un multilatéralisme défensif visant essentiellement à la défense des souverainetés nationales des pays membres et permettant de faire respecter le principe de non-ingérence dans la région avec des mécanismes consultatifs. En fait, le traité va faire des concessions devant la volonté de certains de ses membres de créer un véritable espace de défense commune qui nécessiterait forcément un certain partage de la souveraineté. Cette négociation aboutira à donner une certaine structure juridique spécifique à l’UNASUR.

 

Rappelons que les décisions de l’UNASUR sont prises par les représentants des gouvernements sur un mode consensuel. Certes, c’est aussi la politique du consensus qui prédomine dans la PSDC. Mais, il s’agit d’une politique éprouvée, renforcée par un arsenal de mécanismes européens[40] qui permet une prise de décision, semble-t-il plus rapide, ainsi que la mise en place de certaines opérations militaires. On peut citer ici l’opération maritime de l’UE opérée au titre de la PSDC. En effet, depuis 2008, l’opération ATALANTA a pour objectif de sécuriser le transport maritime dans une zone devenue dangereuse en raison des nouveaux phénomènes de piraterie près des côtes somaliennes et plus largement dans l’ensemble de l’océan indien.

 

A contrario, dans le cadre de l’UNASUR, les controverses ne peuvent être tranchées que par un consensus de tous les pays membres lorsque celui-ci existe… Par ailleurs, ce sont les États eux-mêmes qui déterminent le monopole de la décision. Il n’existe pas d’organe similaire à la Commission européenne dont l’intérêt serait de défendre non pas les pays membres, mais l’UNASUR dans son ensemble en tant qu’entité régionale. Certes, il existe bien dans le cadre de l’UNASUR lors du sommet de Santiago du Chili de 2009 des précisions quant aux modalités de fonctionnement du CDSA [41]. Le Conseil, composé par les ministres de la Défense des pays membres va expressément définir ses objectifs dans le but de préservation de la paix de la région.

 

Il faut dire, comme nous l’avons déjà évoqué, qu’à l’époque l’Amérique du Sud sortait d’une crise diplomatique importante. En 2008, les forces armées colombiennes se sont introduites sur le territoire équatorien afin de détruire les arrière-bases de FARCS situées dans la forêt équatorienne. Face à cette incursion, le Gouvernement équatorien du Président Rafael Correa, appuyé par Hugo Chavez, menaça de représailles militaires la Colombie. Or, les négociations au sein du CDSA vont permettre de calmer les velléités des différents protagonistes et de trouver une solution pacifique au conflit. L’action du CDSA est donc de tenter de « réthéoriser » les nouvelles menaces communes propres à l’Amérique du Sud.

C’est vrai que la tâche n’était pas simple car l’Amérique du Sud est conformée par une géographie particulière déterminante dans sa géopolitique. La sous-région est composée de  grandes régions de l’Amazonie, partagées entre plusieurs pays, de vastes étendues désertiques et d’une immense côte maritime. Ainsi, l’harmonisation des politiques communes de défense n’est pas aisée. De surcroît, nous l’avons vu dans les débats sur la création de l’UNASUR, l’organisation privilégie plutôt la défense de la souveraineté nationale que la défense commune. Ainsi, tout en créant des organismes comme le CDSA visant à renforcer cette harmonisation en matière de politique commune de défense, chaque pays tient encore à affirmer son indépendance et à démontrer sa force face. Ce fut notamment le cas lorsque Dilma Roussef, nouvelle Présidente du Brésil, organisa une sorte de démonstration de force, qui, sous le prétexte de « lutter contre le narcotrafic » [42] envoya 10 000 soldats aux frontières du pays allant de l’Amazonie à l’océan et notamment aux frontières de l’Argentine, du Paraguay et de l’Uruguay lors de l’opération « Aghasta 5 »[43].

 

Mais la soudaineté de cette décision sans avertir ses partenaires de l’UNASUR peut permettre de s’interroger sur les réelles motivations de l’opération « Aghasta 5 ». Le Brésil aurait déjà utilisé cette technique notamment sous le Gouvernement de Lula Da Silva qui avait fait appel à l’armée de la même manière subite et l’avait envoyée aux frontières du Brésil sans en aviser ses partenaires sous le prétexte de nécessaires « manœuvres » militaires. S’agit-il pour le Brésil de créer  un véritable « futur partagé » comme le précise le préambule de l’UNASUR ou d’affirmer de manière très démonstrative sa volonté de devenir le leadership de plus en plus assumé en matière de capacités militaires ?

 

Ainsi, tant l’attitude du Brésil que les incursions militaires des forces armées colombiennes en Équateur et la réponse de l’Équateur et du Venezuela laissent présager quelques faiblesses quant au fonctionnement concret de l’UNASUR et du CDSA destinés justement à éviter ces types de problèmes. Certes, le CDSA et l’UNASUR avaient un objectif plus général qui n’était plus seulement de construire une intégration communautaire comme on aurait pu le croire. Cette volonté de dissocier les deux formes d’intégration économique et de défense militaire est évidente dans les traités de l’UNASUR et la création du CDSA sans pour autant que ni la volonté des acteurs politiques ni les mécanismes contraignants, construits par l’accord des pays membres, ne permettent  réellement cette intégration.

 

Le CDSA demeure avant tout un organe de coopération souple de mutualisation des forces armées en vue de la défense continentale et non pas une sorte de copie du Pacte atlantique et de l’OTAN bénéficiant d’un véritable commandement intégré.

 

 

B : La fragmentation du concept de défense nationale et de sécurité intérieure

en Amérique du Sud

 

Comme le précise Nicolás Comini : « En fait, depuis sa création, le Conseil (CDSA) a été traversé par des profondes limitations, la plus notable étant son incapacité à établir des dénominateurs communs dans la propre définition du concept de défense. Dans ce cadre, devant l’interrogation des missions des forces armées dans leur pays, tous les gouvernements élaborèrent des réponses différentes »[44].

Les difficultés d’harmonisation des concepts de défense nationale et de sécurité intérieure dans les pays d’Amérique du Sud auraient donc des conséquences importantes sur l’action du CDSA. En effet, en Europe, les difficultés d’intégration d’une politique commune de défense ne sont pas forcément dues à des différences de conceptions sur le rôle des forces militaires. L’armée, historiquement dans les pays européens, a vocation à défendre le territoire ou de faire respecter une certain ordre international général dans le cadre d’opérations militaires issues de résolutions de l’ONU, comme l’intervention française et britannique en Libye, ou au Mali, mais parfois aussi en raison d’intérêts géopolitiques stratégiques nationaux comme la participation d’une partie des armées des pays européens à l’opération américaine en Irak malgré le veto du Conseil de Sécurité de l’ONU.

 

Mais concernant l’UE, le problème réside dans la définition de la notion de territoire et de partage des compétences entre une armée nationale et une armée européenne avec une possibilité de commandement intégré qui ferait de l’Europe un territoire à défendre[45]. À cela s’ajoute l’harmonisation entre la défense proprement européenne et l’OTAN. En effet, l’article 17, al. 1 du Traité sur l’UE (TUE) modifié par le traité de Lisbonne délimite le champ des compétences de chacune des entités : « La politique étrangère et de sécurité commune inclut l’ensemble des questions relatives à la sécurité de l’Union y compris la définition progressive d’une politique de défense commune, si le Conseil en décide ainsi. Il recommande, dans ce cas, aux États membres d’adopter une décision dans ce sens conformément à leurs exigences constitutionnelles respectives ». Mais le même alinéa précise : « La politique de l’Union au sens du présent article n’affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains États membres, elle respecte les obligations découlant du traité de l’Atlantique Nord pour certains États membres qui considèrent que leur défense commune est réalisée dans le cadre de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et elle est compatible avec la politique commune de sécurité et défense arrêtée dans ce cadre ».

 

Les relations institutionnelles entre l’OTAN et la défense européenne sont donc de nature importante dans le TUE [46]. Tel n’est pas le cas en Amérique du Sud où les difficultés portent davantage sur le rôle des forces armées dans leurs territoires nationaux. Les menaces ne sont pas tant géopolitiques pour les pays d’Amérique du Sud, mais dépendent du narcotrafic et du crime organisé qui, dans certaines régions, peuvent remettre en cause « la puissance de l’État » pour reprendre l’expression d’Olivier Beaud[47]. Ainsi, les pays et les problématiques nationales de l’armée n’ont pas le même rôle institutionnel dans chaque pays.

 

En fait, il existe ce que l’on pourrait nommer une « fragmentation du concept de sécurité intérieure et de défense nationale » dans les pays d’Amérique du Sud. Certains pays comme la Bolivie, la Colombie, le Pérou, le Venezuela utilisent leurs forces armées directement dans la lutte contre le narcotrafic pour lutter contre le crime organisé, alors que d’autres États comme le Chili et l’Argentine estiment que ces missions doivent être assumées par les forces de police et non par les forces armées. Ainsi, la défense se différencie de la sécurité intérieure, et la lutte contre le narcotrafic ou le crime organisé relève en Argentine exclusivement de la police ou de la gendarmerie. A cela, il faut agréger le cas particulier du Brésil conjuguant les deux conceptions, et le Venezuela qui entend donner aussi un rôle politique aux forces armées notamment dans la « lutte contre l’impérialisme (essentiellement conçu contre les États-Unis) ». Il s’agit bien là d’une fragmentation conceptuelle de la « notion de défense nationale et de sécurité intérieure en Amérique du Sud » à l’inverse de l’Europe. Cette « fragmentation » rend difficile les tentatives d’intégration ou d’élaboration de politique commune de défense pour le sous-continent sud-américain.

 

De plus, en raison d’une vision non partagée dans la délimitation entre défense et sécurité intérieure, il est impossible au niveau régional d’opérer des achats d’armes concertés par les pays sud-américains. En fait, si en Colombie les forces armées ont des fonctions actives en matière de lutte contre le narcotrafic, que ces actions sont menées au Chili par les forces de police, comment faire pour réellement acheter ensemble du matériel d’armements destinés soit à la défense du pays soit à la sécurité intérieure ?

 

De surcroît, lors de la signature de l’UNASUR en 2008, il était clairement spécifié dans le traité constitutif que les pays conviendraient d’échanger leurs informations sur leur défense nationale afin de parvenir à une plus grande harmonisation. Certes, cette proposition faisait suite à une initiative qui, depuis une dizaine d’années lancée par la Commission économique pour l’Amérique latine (CEPAL), visait à rendre transparente les dépenses des pays d’Amérique latine en matière militaire sans que les résultats ne soient véritablement efficaces. Ainsi, malgré les déclarations de bonnes intentions du CDSA, on peut douter des résultats à venir sur la transparence en matière de dépense militaire.

 

Enfin, on ne peut écarter totalement l’interprétation qui tend à faire du CDSA dont la création fut largement appuyée par le Brésil, un moyen de s’assurer de la vente à ses voisins de son propre équipement militaire. Cette doctrine, qui serait issue de l’ancien ministre de la défense brésilien du Gouvernement de Lula Da Silva de 2007 à 2011, Neslon Jobim, serait destinée à renforcer les exportations industrielles en armes du Brésil. De facto, le Brésil est déjà considéré comme le principal fournisseur d’armes de ses voisins sud-américains. La structure du CDSA pourrait alors être considérée comme un moyen supplémentaire afin de renforcer cette position. Certes, on ne peut cependant exclure que les motivations du Brésil ne seraient pas uniquement mercantiles sur le sujet mais permettraient à l’Amérique du Sud de réduire sa dépendance extérieure par l’achat d’armes des pays étrangers de la sous-région.

 

Après avoir fait l’état des lieux des nouveaux défis internationaux survenus suite à la chute du mur de Berlin et au processus de désarmement, Patrice Buffotot[48], estime, à propos de la défense européenne, que « l’absence de menace ne favorise pas l’idée d’une défense commune, elle incite beaucoup plus à relâcher l’effort de défense ». 25 ans après cette observation, l’Europe de la défense a elle-même beaucoup changé. De nouvelles menaces sont apparues : terrorisme, guerres aux portes de l’Europe, Libye, Syrie… L’intégration militaire ou pour le moins l’exigence d’une politique commune européenne en matière de défense semble de plus constituer une exigence de l’intégration européenne. En Amérique du Sud, ce n’est pas tant la possibilité de menaces extérieures (malgré certains potentiels conflits frontaliers) qui semble relancer les débats sur une politique commune de défense de la sous-région. Bien au contraire, il semblerait que les politiques sud-américaines aient compris que l’intégration du sous-continent ne puisse pas se faire sans une réflexion sur une politique commune de défense. L’UNASUR en est une preuve flagrante. Même si le sous-continent est bien loin d’une politique d’intégration militaire effective, celle-ci passera aussi par une coopération plus étroite en matière de défense nationale. Certes, la tâche n’est pas aisée y compris en raison de la « fragmentation du concept de défense nationale et de sécurité intérieure » que nous avons évoquée. Cependant, si le rêve de Bolivar n’est pas encore devenu réalité, il apparaît clairement que la dynamique de la défense commune sud-américaine fait maintenant partie intégrante non seulement des nouveaux mécanismes d’intégration mais de l’agenda politique des gouvernements sud-américains.

 


[1] B. Pascal, Pensées, Fragment 47, Paris, Editions de Michel Le Guern, Gallimard, Folio, 1977, p. 83.

[2] J. Lynch, Las revoluciones hispanoamericanas, Barcelone, Ariel “Historia”, 1985, p. 23.

[3] S. Bolivar, « Discours de présentation de la Constitution de la Bolivie au Congrès Constituant de 1826 », Bolívar, pages choisies, Paris, IHEAL, UNESCO, Imprimerie Jouve, 1966, p. 75.

[4] A. RouquiÉ, L’Etat Militaire en Amérique latine, Paris, Seuil, 1982.

[5] J.-R. Garcia, « Bolivie : de la démocratie pactée à la crise du système politique » in G. Couffignal (dir), Amérique latine 2002, Paris, Editions de l’IHEAL, La documentation Française, 2002, p. 126.

[6] H. Gourdon, « Violence, politique et Armée en Amérique latine », Pouvoirs, Paris, Seuil, n° 98, septembre 2001, p. 117.

[7] J.-R. Garcia, « Le système politique de l’Amérique latine : entre tradition et modernité », Revue France Forum : L’Amérique latine, le nouveau monde ?, Paris, Edition Institut Jean Lecanuet, n° 53, octobre 2013, p. 18.

[8] A. RouquiÉ, A l’ombre des Dictatures, la Démocratie en Amérique latine, Paris, Albin Michel, 2010.

[9] Y. Gervaise, Géopolitique du Brésil, les chemins de la puissance, Paris, PUF, 2012, p. 14.

[10] J.-P. Pampillo Baliño, La integración americana, expresión de un nuevo derecho global, México, Editorial Porrúa México, Centro de investigación e informática jurídica, 2012, p. 131-153.

[11] R. Diamint, « Amérique latine : une course aux armements », in G. Couffignal (dir), L’Amérique latine est bien partie, Amérique latine 2011, Paris, La documentation française, 2011, p. 170.

[12] Pour une analyse plus précise de la genèse du concept de course aux armements notamment après la seconde guerre mondiale : S. Sur, Relations Internationales, Paris, Montchrestien, Lextenso éditions, 6e éditions, 2011, p. 488-490.

[13] « Accord du 18 juillet 1991 de Guadalajara » signé entre l’Argentine et le Brésil sur l’utilisation exclusivement pacifique de l’énergie nucléaire. Entrée en vigueur le 12 décembre 1991.

[14] M.-A. Verganzones, C. Winograd, L’Argentine au 20ème siècle : chronique d’une croissance annoncée, Paris, OCDE Publishing, 1997, p. 179. Laura Passanho précise : « La création du Mécanisme permanent de Consultation et de Coordination en matière de défense et de sécurité internationale signifie la fin officielle de l’hypothèse d’un conflit entre l’Argentine et le Brésil même si la mise en œuvre de ce mécanisme reste lettre morte pendant plusieurs années », L. Pessanho, Brésil-argentine une relation concurrence coopération, Paris, Centre d’Etudes Supérieur de la Marine, 2012, p. 4.

[15] On peut définir les armes lourdes comme des armes à grande capacité destructive anti-matériely compris anti-chars, anti-aérienne, et anti-personneltransportables par un combattant à pied (lance-roquettes, lance-flammes) ou non transportable comme les chars, les canons, les lance-roquettes multiples, les mortiers, les mitrailleuses lourdes, les missiles.

[16] P. Salama, Les économies émergentes latino-américaines, entre cigales et fourmis, Paris, Armand Colin, Collection U, 2012.

[17] La proposition de l’UNASUR provient d’une série de réunions présidentielles qui commença dès les années 2000 sous l’impulsion du Brésil. L’idée d’une communauté sud-américaine est lancée en 2004 afin de promouvoir l’intégration politique entre les 12 pays de la région (infra). Le traité constitutif de l'UNASUR a été signé au Brésil le 23 mai 2008 lors du sommet des chefs d’État. P.-E. Rosas, Democracia desarrollo y paz en America del sur, Mendoza, Editorial de la Universidad de Aconcagna, 2010, p. 17. 

[18] J.-P. Pampillo Baliño, op. cit., p. 121.

[19] En effet, depuis une vingtaine d’années le Mexique, l’autre géant de l’Amérique du Sud, ne semble pas opérer de réarmement ou d’augmentation considérable de son budget d’armement. Il procède, cependant, à une réorganisation de ses forces armées et de ses forces de police enfin de tenter de lutter contre le narcotrafic. C’est pour cette raison que nous concentrerons notre analyse sur les pays d’Amérique du Sud membres de l’UNASUR.

[20] A. RouquiÉ, op. cit, p. 210.

[21] A. Adriazen (dir), Democracia, etnicidad y violencia política en los paises andinos, Perú, IEP Ediciones, 1993, p. 9.

[22] O. DabÈne, L’Amérique latine au XXème siècle, Paris, Armand Colin, 1994, p. 157.

[23] O. DabÈne, op. cit., p. 30.

[24] G. Hermet, « L’apurement du passé », Pouvoirs, Paris, Seuil, n° 98, septembre 2001, p. 89-101.

[25] J.-R. Garcia, « Forces armées, police et gouvernements civils en Bolivie : une relation institutionnelle conflictuelle », R. Fregosi (dir.), Armées et Pouvoirs en Amérique latine, à Hubert Gourdon, Paris, Éditions de l’IHEAL, La documentation Française, 2004, p. 147.

[26] R. Diamint, op. cit, p. 172.

[27] Préambule du traité de l’UNASUR.

[28] C’est lors du Congrès extraordinaire de Campana près de Buenos Aires que les chefs d’États membres de l’UNASUR ont élu un ancien Président argentin, Nestor Kichner, premier Secrétaire Général de l’UNASUR pour une période renouvelable donnant une image politique de cette organisation. P.-E. Rosas, op. cit., p. 36.

[29] B. Badie, Nouveaux mondes, carnets d’après-guerre froide, Paris, CNRS Editions, 2012, p. 33-43.

[30] Op. cit., p. 36.

[31] Le consensus de Washington élaboré dans la fin des années 1990 par les grandes institutions financières, c’est-à-dire essentiellement le FMI et la Banque Mondiale, inspiré essentiellement par l’école libérale de Chicago, imposait une sortie de crise économique des pays d’Amérique latine fortement endettés par une politique de rigueur extrême de maîtrise des dépenses publiques, de privatisation et de réduction des dépenses sociales.  

[32] N. Comini, « De quien se defiende Sudamérica », Foreign Affairs Latinoamérica, México, D.F, Edicion ITAM, Volumen 13, n° 1, 2013, p. 17.

[33] A. Serbin, « De despertares y anarquías, de la concertación regional », Foreign Affairs Latinoamérica, México, D.F., ITAM, Volumen 10, n° 3, 2010, p. 7.

[34] A. RouquiÉ, Le Mexique, un État nord-américain, Paris, Fayard, 2013, p. 364-374.

[35] Ibid, p. 374.

[36] J.-P. Pampillo Baliño, op. cit., p. 131.

[37] Y. Gervaise, Géopolitique du Brésil, les chemins de la puissance, Paris, PUF, Collection Major, 2012, p. 32.

[38] A. Serbin, op. cit., p. 10.

[39] N. Comini, op. cit.,  p. 18.

[40] Le groupe Relations extérieures (RELEX), le Comité militaire de l'Union européenne (CMUE), le Comité politique et de sécurité (COPS), le Comité chargé des aspects civils de la gestion des crises (CIVCOM), le groupe politico-militaire (GPM), la Direction de la planification et de la gestion de crises (CMPD), l’État-major de l'UE (EMUE), la Capacité civile de planification et de conduite (CPCC).

[41] Le CDSA est une instance de consultation, de coopération et de coordination en matière de défense, créée par l’UNASUR. Article 3 « s », 5 et 6 de l’UNASUR. Son objectif et d’établir une zone de paix en Amérique du Sud par la stabilité démocratique et le développement intégral des peuples de la région afin de contribuer à la paix mondiale, construire une identité sud-américaine en matière de défense qui prenne en compte les caractéristiques subrégionales et nationales qui contribue au renforcement de l’unité de l’Amérique latine et des caraïbes, générer un consensus pour renforcer la coopération des ministres de la Défense de chaque Etat membre de l’UNASUR. Il est créé une instance exécutive représentée par les vice-ministres de la Défense et les groupes de travail créés par cette structure qui réalisent des projets de recherche, de développement de coopération en matière de défense. La présidence tournante du CDSA sera exercée par le pays qui préside temporairement le CDSA.

[42] N. Comini, « De quien se defiende Sudamérica », op. cit.,  p. 20.

[43] Op. cit., p. 19.

[44] Op. cit., p. 17.

[45] G.-F. Dumont, P. Verluise, Géopolitique de l’Europe, Paris, Armand Collin, 2009, p. 77.

[46] E. Serot, « L’Europe de la défense », La défense, un débat politique singulier, Paris, La documentation Française, 2007, p. 91.

[47] O. Beaud, La puissance de l’Etat, Paris, PUF, Collection « Léviathan », 1994. 

[48] P. Buffoto, L’Europe de la défense, les débats politiques sur la défense en Europe (1787-1989), La Garenne-Colombes, Editions Européenne Erasme, Institut de politique internationale et européenne, 1990, p. 8.

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Le dictionnaire des Amériques vient de paraître

Les deux tomes du Dictionnaire des Amériques viennent de paraître dans la collection Bouquins chez Robert Laffont.

 

Je vous invite à découvrir mes contributions au sein de cet ouvrage. 

 

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La démarche scientifique : les langages de la raison, par Madame Catherine Bréchignac

Je vous invite à prendre connaissance de la conférence que j'ai organisée et qui a été prononcée par Madame Catherine Bréchignac, Secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, ambassadeur délégué à la Science, la Technologie et l'Innovation à l'Université de Tabasco (UJAT) au Mexique en 2013, sur la démarche scientifique. 

 

Cette conférence a été publiée dans la revue scientifique Perfiles de las ciencias sociales que je co-dirige (Volume 1 – n°1 de juillet-décembre 2013).

 

Pour consulter les autres numéros de cette revue -> http://revistas.ujat.mx/index.php/perfiles/issue/archive

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Conférence - « La philosophie de la force dans la Constitution », le 10 février à 16 h

Séance inaugurale du séminaire de Philosophie du droit du Collège International de Philosophie

Présenté par le Professeur Jean-René Garcia

Thème : « La philosophie de la force dans la Constitution »

La Force légitime des institutions provient de la Constitution. En annonçant ce syntagme sur la Force de la Constitution, on ne peut se passer d'une analyse philosophique de la Force, mais aussi de la Faiblesse, pour comprendre le fonctionnement réel d'une Constitution. L'objet de cette séance inaugurale du séminaire de Philosophie du droit sera donc d'analyser à l'aide de la philosophie ce que l'on entend par la Force d'une Constitution. 

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JEAN-RENÉ GARCIA, ÉLU DIRECTEUR DE PROGRAMME AU COLLÈGE INTERNATIONAL DE PHILOSOPHIE (2016)

 

Fondé en 1983 sous l’impulsion de Jacques Derrida et d’autres philosophes, le Collège international de philosophie (CIPh) est un organisme de recherche et de formation (sous la forme juridique d’une association), travaillant sur les problématiques philosophiques. Il est ouvert à tout public.

 

Selon la volonté de ses fondateurs les Directeurs de Programme, élus pour six ans, viennent de divers horizons sans conditions particulières autre que de faire de la Philosophie. Son conseil d’administration compte parmi les plus grands philosophes contemporains.

 

Le Collège fonctionne sur le modèle d’une Université ouverte à tous et constitue un espace de liberté totale. Tout au long de l’année, deux sessions de séminaires sont organisées. Il s’agit d’établir une corrélation entre la philosophie et les autres sciences.

 

En mettant en place chaque année de nouveaux séminaires novateurs, en organisant de nombreux colloques et manifestations scientifiques, le Collège International de Philosophie constitue un atout fondamental pour le rayonnement de la philosophie en France et à l’étranger. 

 

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Les états d’exception et les états d’urgence sont de nouveau mis en œuvre de manière plus ou moins généralisés dans de nombreux pays.

Afin de comprendre les soubassements théoriques et philosophiques de ces notions nous reviendrons lors de ce séminaire de philosophie du droit du Collège International de Philosophie sur le débat entre Carl Schmitt et Walter Benjamin à propos du concept "d'état d'exception" dans l’entre deux-guerre et exprimé notamment par Jacques Derrida dans son ouvrage Force de loi.